Comme souvent, alors que j’ai pas mal de matériel en stock, j’ai manqué de temps pour le mettre en forme et le poster. Je vous propose enfin aujourd’hui la traduction d’un article que Mark Steyn a consacré, en février dernier, à la “révolution” égyptienne; un autre devrait suivre sous peu.

Bonne lecture!

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Pharaons et contes de fées

Par Mark Steyn, Mardi 15 février 2011

J’ai reçu ce courriel de Scott Erb :

Cher Mark,

Je trouve étrange que tu trouves « sombre » la révolte laïque de millions d’Égyptiens contre un tyran. C’est pourtant ce à quoi l’Amérique tient — nos idéaux sont en train de gagner. Les extrémistes musulmans n’ont pas encore mis la main sur la jeunesse arabe.

Qui plus est, ces changements sont inéluctables. La moitié de la population des pays arabes à moins de 24 ans. Ils voient sur Al-Jazeera combien leurs gouvernements sont corrompus, et comment est la vie en Occident. Ils se modernisent. Ils ne se soumettront pas à des dictateurs. Nous pouvons ou bien adhérer à nos principes et accueillir ce changement, ou bien nous accrocher aux tyrans et ainsi nous exposer à ce qu’un sentiment profondément antioccidental marque le changement que cette jeunesse va inévitablement imprimer au monde arabe. Ce ne sera pas facile, mais il va nous falloir faire montre de bienveillance.

Sincèrement,

Scott Erb.

OK, je mords à l’hameçon — en partie parce que le sentiment exprimé par Mr Erb est quasi omniprésent, tout au moins dans les médias.

Allons-y morceau par morceau. Pour commencer, je ne me suis jamais « accroché aux tyrans ». Une bonne partie de la discussion abordée dans America Alone – La fin du monde tel que nous le connaissons est consacrée à dénoncer les fétichistes de la « stabilité » qui ont foi en la realpolitik chimérique du département des affaires étrangères américain — le système incarné par cette phrase cynique qui explique que « Machintruc est peut-être un fils de pute, mais que ce qui compte à la fin c’est qu’il soit notre fils de pute » :

Dans le cas de Moubarak, de la maison Saoud et de bien d’autres, le contraire est plus pertinent : ils peuvent être nos fils de pute, mais ce qui compte à la fin c’est qu’ils sont des fils de pute. Même s’il n’avait pas laissé libre cours à l’anti-américanisme en guise de soupape de sécurité pour détourner des revendications qui auraient pu être leur être adressées plus directement, le gouvernement Égyptien n’aurait pas été un grand ami. Il y a une différence énorme entre avoir un régime pour allié et avoir une nation pour alliée, la différence que représente un Mohammed Atta et 15 citoyens saoudiens traversant les façades du World Trade Center et du Pentagone — ce qui suggère que la théorie selon laquelle le fait que le reste de l’Égypte et de l’Arabie Saoudite scande « mort au Grand Satan » n’a guère d’importance pour autant que l’Amérique soit en bonne entente avec le président Moubarak et les principaux princes saoudiens connaît de considérables limitations. [p173] (1)

À la page 132, j’écrivais aussi :

Comme le président Reagan aimait à le répéter, « statu quo » est la locution latine pour « le merdier actuel dans lequel nous nous trouvons ». Quand Amr Moussa, Secrétaire-Général de la Ligue Arabe, prévient (comme il le fit avant la guerre en Irak) que l’Amérique menace « la stabilité du Moyen-Orient tout entière », il est important de se souvenir que « stabilité » est la locution arabe pour « le merdier actuel… »

Au fait, qui est Amr Moussa ? Et bien, celui qui fut longtemps un baron des dictateurs est maintenant dans la course pour devenir président de la nouvelle Égypte « démocratique ». Voyez-vous cela !

J’ai dit par le passé que « l’on ne peut pas faire grand-chose contre la démographie ». Techniquement, ce n’est pas tout à fait vrai. On peut. Mais ça devient de plus en plus compliqué au fur et à mesure que les choses évoluent contre vous. Pendant 30 ans, Washington a donné à Moubarak quelques milliards par an et se voyait assuré d’obtenir « la stabilité » en retour. Il a amassé tout ça sur ses comptes bancaires à Londres et à Zurich et, pendant la soi-disant « stabilité » de Moubarak, l’Égypte s’est vue totalement transformée. La population du pays a doublé depuis l’accession au pouvoir de Moubarak, et quadruplé depuis la révolte militaire de ses prédécesseurs contre le roi Farouk en 1952. À l’époque, le revenu par habitant de l’Égypte était à peu près au même niveau que celui de la Corée du Sud. En ce début de 21e siècle, il représente moins d’un sixième de ce dernier. « L’Égypte à deux dollars par jour », ce n’est pas un guide de voyage : c’est la réalité que vivent au jour le jour des millions et des millions d’Égyptiens. Lorsque vos richesses sont plus concentrées dans les mains de quelques-uns que du temps de Farouk, mais qu’en plus la population pauvre s’accroît chaque semaine, quelque chose doit finir par lâcher.

Cependant, lorsque cela lâche, est-ce que ce qui suit est nécessairement le triomphe de « nos idéaux » ? Mr Erb déclare avec assurance :

Ces changements sont inéluctables.

Vraiment ? Waouw. Comme c’est commode. « Inéluctables », hein ? Alors tout ce que nous avons à faire, c’est de nous rasseoir et d’attendre, et tout arrivera comme il se doit. Il n’y a plus d’effort requis. « L’inéluctabilité », c’est la thèse la plus attrayante pour nos occidentaux complaisants et suffisants, parce que c’est celle qui requiert le moins de nous. Mais je me demande si les choses paraissent tout autant inévitables à ceux qui pâtissent des événements : Mr Erb pourrait le demander à un Juif de Malmö — s’il en trouve un. Dans le « pays le plus tolérant d’Europe », l’antisémitisme est rampant. Il pourrait aussi poser la question dans un bar homo d’Amsterdam — enfin, avant qu’ils n’aient plus qu’à fermer leurs portes. Et oui, dans l’autre « pays le plus tolérant d’Europe », l’époque gay est déjà en train de s’éteindre. Et pourtant, les paresseux partisans de « l’inéluctable marche des choses » persistent à répéter leur morne argument.

Autant pour « l’inéluctable » en Europe. Comment cela va-t-il tourner en Égypte ? Oh, et bien, il n’y a vraiment pas de quoi s’inquiéter. Les Égyptiens « voient comment est la vie en Occident » et « ils se modernisent ». Vraiment ? 91% des femmes égyptiennes ont subi l’excision. Est-ce qu’une zone débarrassée de clitoris est un signe clair de « modernité » ?

Mr Erb semble supposer que le simple fait que « la moitié de la population arabe ait moins de 24 ans » fait d’eux des gens « modernes ». Mais examinez ces quatre photos montrant les jeunes diplômées de l’Université du Caire en 1959, 1978, 1995 et 2004.

Les jeunes femmes des années ’50 et ’70 sont peu différentes de leurs homologues de Brown ou de Brandeis. La photo de groupe de 2004 montre une culture totalement transformée. Il est vrai que cela reste plus « moderne » qu’une journée porte ouverte pour les jeunes mariées prépubères à Kandahar, mais c’est à peu près tout. Comme je l’écrivais il y a trois ans:

L’autre soir, à un dîner, je me suis retrouvé assis à côté d’une dame d’un certain âge, une musulmane originaire du Moyen-Orient. Et la conversation s’orienta d’une façon qui est fréquente quand vous êtes en compagnie de musulmanes qui ont fréquenté le collège dans les années 60, ’70 ou ’80. Dans ce cas précis, ma compagne de table venait d’assister à une conférence sur les « Problèmes féminins », bien nombreux dans le monde musulman, et elle avait été frappée par une expression utilisée par la « musulmane modérée » présidant l’assemblée : « les femmes authentiques » — expression par laquelle elle désignait les femmes portant le hijab. Et mon amie de faire remarquer que lorsqu’elle et ses copines non voilées avaient 20 ans, elles étaient des « femmes authentiques » : l’habitude de porter le voile, c’était pour les vieilles commères de village, l’équivalent islamique des rugueuses babouchkas russes. Il ne lui serait alors jamais venu à l’idée qu’un virage à 180° balaierait ce que sa génération tenait pour certain, que dans son âge mûr elle verrait de jeunes musulmanes portant une tenue en grande partie étrangère à leur tradition non seulement au Moyen-Orient, mais aussi à Bruxelles, Londres et Montréal.

À chaque fois que je parle de l’islam, l’un ou l’autre tenants de « l’inéluctable » finit toujours par sortir « Oh, mais ils n’ont pas encore eu le temps de s’occidentaliser. Attendez et vous verrez. Donnez-leur encore 20 ans, et le chant des sirènes de l’occidentalisation aura fait son œuvre ». Cet argument n’est pas seulement pure spéculation; il a déjà été mis en défaut par ce qui s’est produit ces 30 dernières années. Une immense majorité des Égyptiens se déclarent en faveur de la lapidation des époux adultères et de l’exécution des apostats.

Passez les chiffres en revue, puis voyez si vous pouvez continuer à réciter sans rire vos théories sur « l’inéluctabilité de l’évolution sociale ». L’idée que le progrès social est comme la roue ou l’iPhone — c.-à-d. qu’une fois inventé il n’y a pas moyen de revenir en arrière — est l’une des suppositions les plus indolentes de la gauche occidentale.

Il y a bien des années d’ici, j’ai écrit un livre avec Edward Behr, un distingué correspondant à l’étranger du magazine Newsweek. Au cours de la période où nous faisions connaissance, il m’a donné une copie de ses mémoires. L’ouvrage était intitulé, dans son édition londonienne, « Est-ce que quelqu’un ici a été violé et parle anglais? » — ce que, naturellement, un éditeur américain demeuré a transformé en un pompeux et soporifique « Rapports : la vie d’un correspondant derrière les lignes ». Le titre original donné par Ed’ condense le cynisme des journalistes de la vieille école : vous vous rendez dans la zone de guerre, vous savez ce qu’il vous faut, vous ne perdez pas votre temps. Aujourd’hui, les médias agonisants de l’Amérique sont moins cyniques, mais tout aussi déformants: est-ce que quelqu’un ici veut roucouler sur son désir exclusif de démocratie et parle anglais? Alors oui, ça réchauffe terriblement le cœur de voir Anderson Cooper (2) discuter avec de jeunes idéalistes photogéniques, mais je me demande combien des 91% d’Égyptiennes dont nous parlions plus haut sont dans les rues: est-ce que quelqu’un ici a été excisé et parle anglais? Comment, ça ne colle pas à une narration « moderniste »? Mon Dieu ! Restons en alors à « En avant pour les homos, le sexe et la démocratie sur la Place Tahir ».

Comme je l’ai déjà dit, les économies de l’Égypte et de la Corée du Sud étaient comparables il y a 60 ans de cela. À Séoul, ils ont vu comment « était la vie en Occident », et ils ont décidé de prendre part au mouvement. L’accès aux marchés occidentaux a procuré à la Corée du Sud un mode de vie occidental, y compris au point de vue de la taille des familles : à l’heure actuelle, comme beaucoup de ceux que l’on a nommés les « tigres asiatiques », ils ont l’un des taux de fertilité les plus bas au monde. Comme les Allemands, ce sont des tigres sans tigreaux. Comme les Suédois, ils s’avèrent incapables de défendre leur richesse – c’est la raison pour laquelle, de temps en temps, le régime dirigé par le psychopathe au nord balance un missile sur leur territoire et tue quelques un de leurs citoyens en toute impunité.

Tandis que l’Égypte, comme la majeure partie du monde musulman, est restée embourbée dans la pauvreté, mais a subi un boom démographique qui a aidé à exporter son surplus de population et pas mal de pathologies « pré-modernes » en Occident. Les points de discorde entre ces deux modèles – celui du Caire, celui de Séoul – se résoudront d’eux-mêmes dans les années à venir.

Mais ne vous inquiétez pas, continuez seulement à vous dire :

… Qui plus est, ces changements sont inéluctables…

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(1) Noter que les numéros de pages se réfèrent à l’édition américaine d’America Alone : je ne remets malheureusement pas la main sur l’édition francophone, sans doute prêtée à quelqu’un. Pour cette raison également, les passages cités sont des extraits retraduits, probablement légèrement différents de la version parue chez Scali en 2008.

(2) Reporter vedette de CNN, a récemment vécu des moments agités en Égypte…

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