J’ai à nouveau laissé passé bien trop de temps depuis mes derniers posts… Peut-être vais-je reprendre régulièrement, on verra, en tout cas ce ne sont ni l’intention ni l’indignation qui manquent. Pour cette reprise, je vous propose la traduction d’un texte récent de Théodore Dalrymple, qui me semble hélas tout à fait pertinent. Bonne lecture!

Guerre Multiculturelle

De la Suède à la Suisse, la Gauche qui promeut une immigration sans entrave s’expose à un retour de manivelle populiste

Par Theodore Dalrymple; paru dans le magazine “The American Conservative” de février 2011.

Lorsque, le 28 novembre dernier, la population suisse a voté pour l’expulsion automatique des étrangers reconnus coupables de crimes sérieux, l’intelligentsia libérale de l’Europe s’est trouvée prise au dépourvu. Elle pouvait difficilement prétendre que des meurtriers, des violeurs, et des cambrioleurs constituaient un atout pour une nation, qu’il fallait dorloter, garder précieusement, nourrir, et encourager à mieux agir la prochaine fois. Même en utilisant cette faculté spéciale à plaider ardemment qui semble être la principale raison d’être d’une intelligentsia, il est mal aisé de dépeindre meurtriers, violeurs et cambrioleurs comme un groupe de victimes opprimées digne de toute sympathie.

Quant à l’expulsion — à supposer que la condamnation soit obtenue lors d’un jugement en bonne et due forme, avec possibilité de faire appel —, elle ne peut être considérée comme injuste en soi. Il est vrai que les Suisses profitent de la présence de leurs résidents étrangers, mais c’est réciproque ; autrement, ces dits résidents étrangers ne seraient pas là. C’est un arrangement contractuel commode entre deux populations, et y mettre comme condition que l’étranger ne tue, ne viole ni ne cambriole n’est certainement pas déraisonnable ni insupportable. S’abstenir de commettre meurtre, viol ou cambriolage n’est après tout pas si difficile. Des millions de gens s’en abstiennent quotidiennement dans le monde entier.

En dépit du fait qu’il ne soit pas aisé de fulminer avec beaucoup de ferveur contre la proposition — à vrai dire, je n’ai encore rencontré personne qui ait pu y opposer un argument moral convaincant — cet évènement fut présenté par la presse « progressiste » comme relevant de l’extrême droite, une sorte de préliminaire à quelque chose comme les lois de Nuremberg de 1935.

Deux arguments furent invoqués contre le référendum.

Le premier fut qu’il soit organisé tout court. Les criminels étrangers sont déjà susceptibles d’être expulsés de Suisse, décision laissée à la discrétion des tribunaux, et de plus le viol et le meurtre ne sont pas chose si courante qu’ils constituent un problème social ou économique pressant nécessitant d’être abordé par référendum. Par conséquent, c’est que l’Union Démocratique du Centre (UDC), le parti nationaliste qui est maintenant le principal du pays, promouvait le référendum non pour résoudre un problème, mais pour faire monter la température politique. En cela, il réussit pleinement son coup : les autres partis, pourtant plus respectables aux yeux de la presse étrangère, offrirent une contre-proposition à peine moins radicale que celle de l’UDC pour tenter de réduire le soutien dont ce dernier jouit, et qu’ils n’auraient jamais présentée sinon. En d’autres mots, l’UDC dicte maintenant les termes du débat, même s’il ne contrôle pas le gouvernement.

Pour répondre à cette accusation, l’UDC fait remarquer que les étrangers, qui ne constituent pourtant que 22 % de la population, commettent 60 % des crimes commis en Suisse. Ce n’est peut-être pas aussi alarmant qu’il y paraît, si l’on considère que nombre d’étrangers tombent dans les tranches d’âge les plus susceptibles de commettre des crimes, et que les jeunes travailleurs étrangers sont une nécessité plutôt qu’un luxe pour la Suisse. Cela ne change cependant rien aux faits, et une mesure de dissuasion visant le groupe ayant le plus besoin d’être dissuadé n’est pas aberrante.

La seconde objection opposée à la proposition est qu’elle n’est pas équitable et même hypocrite, puisqu’elle n’inclut pas les criminels en col blanc, à l’exception de ceux qui escroqueraient le système de sécurité sociale suisse. En d’autres mots, un étranger résident en Suisse qui ferait fortune par des moyens douteux — selon Balzac, il n’en est pas d’autres — et se soustrairait à l’impôt sera autorisé à rester. Les crimes de pauvreté seraient donc punis, tandis que l’on fermerait les yeux sur ceux de l’argent.

On perçoit dans cette objection la division claire et sans cesse grandissante entre deux conceptions de la politique en Europe, l’une que l’on trouve principalement chez les gens du peuple, l’autre chez les élites intellectuelles et la classe politique dominante. En laissant de côté le fait qu’un violeur dans la nature cause plus de dommages immédiats à la qualité de vie des gens au quotidien que quelqu’un qui fraude le fisc en douce, la proposition de l’UDC a été clairement conçue avec l’intérêt national en vue. La Suisse n’a rien à gagner de ses violeurs ; mais elle peut gagner beaucoup de ceux de ses résidents qui cherchent à échapper au fisc, parce qu’ils sont susceptibles de rapporter un bon paquet d’argent dans le pays.

De l’autre côté du débat, par contre, on ne mentionnerait jamais l’intérêt national. Au lieu de cela, on fait appel à des idéaux universels, comme l’idée qu’il ne devrait pas y avoir de discrimination. Pour ces gens, la politique est l’implémentation de l’abstraction : peu importe que le ciel s’effondre, du moment qu’il n’y a pas de contradiction.

Et pourtant certains pays, tel le Canada, ont été capables de passer pour des modèles de vertu tout en poursuivant leur intérêt national avec habileté. Le Canada est celui des pays de taille conséquente comptant la plus grande proportion d’immigrants au monde. Mais l’immigration y a été fructueuse parce qu’elle s’y est accordée à l’intérêt national. Si le pays a besoin de charpentiers, les charpentiers y entrent. Sinon, niet.

En Europe, en revanche, les politiques d’immigration ont plus été déterminées par différents types de culpabilité, postcoloniales ou d’après-guerre, que par l’intérêt national, une expression qui conjure dans l’esprit de la plupart des intellectuels des images de troupes d’assaut écrasant les populations prostrées d’autres pays.

Aux Pays-Bas, par exemple, une très large proportion de l’immigration arriva dans le cadre du programme de regroupement familial. On perçut que les premiers migrants économiques, principalement issus du Maroc et masculins dans leur immense majorité, pourraient souffrir de solitude. Ce fut donc pour la classe politique l’occasion de se donner une sensation de chaleur diffuse (un peu comme ce que l’on ressent dans l’œsophage après un petit verre de whisky) que de laisser les travailleurs immigrants et leur famille être réunis — aux Pays-Bas. Étape par étape, les choses se succédèrent, jusqu’à ce que soudainement 11 % de la population, dont un large contingent sans nulle activité économique, se retrouve être d’origine immigrée.

Malheureusement, ceux qui avaient bénéficié de l’agréable sensation de chaleur diffuse — qui relevait partiellement de la conscience qu’ils avaient de ne pas répéter la performance peu glorieuse de leur pays durant la Seconde Guerre mondiale — ne furent pas ceux qui en supportèrent les conséquences. Mais au moins avaient-ils pu se sentir valorisés.

Le multiculturalisme fut ajouté à ce ragoût de narcissisme moral. Il se trouve que l’objet du multiculturalisme aux Pays-Bas était au départ l’opposé de ce qu’il devint par la suite, ou du moins avait un but très différent. Les migrants économiques marocains furent encouragés à maintenir des liens avec leur patrie et à poursuivre leurs pratiques culturelles afin de pouvoir aisément se réintégrer au Maroc une fois devenus superflus par rapport aux besoins de main-d’œuvre non qualifiée des Pays-Bas — c’est à dire ou bien une fois pensionnés, ou plus tôt en cas de ralentissement économique. Comme le disait Goethe, cependant, « Toute théorie est grise, mais vert et florissant est l’arbre de la vie »… Les choses ne se sont pas déroulées comme prévu.

Pendant bien des années, bien entendu, la classe politique et une bonne partie des classes moyennes instruites refusèrent de voir qu’il y avait un problème — pas seulement parce que celui-ci ne s’imposait guère dans leur vie personnelle, mais parce qu’ils l’avaient créé, et qu’essayer de faire quelque chose pour le résoudre les aurait conduits à perdre leur virginité morale.

Malencontreusement, comme le savent tous ceux qui vivent à proximité de volcans, la lave en fusion peut avoir la déplaisante faculté de percer la surface du sol en apparence placide. L’ascension de Pym Fortuyn fut la première secousse et son meurtre, ainsi que celui de Theo Van Gogh, constitua l’éruption. Pour poursuivre l’analogie, rappelons que les volcans ne se contentent pas nécessairement d’une seule éruption ; Fortuyn trouva un successeur en Geert Wilders. Et il n’est pas inimaginable que les Pays-Bas ne soient qu’à un meurtre près de troubles très réels.

Pour le moment, c’est la classe politique d’Amsterdam qui essaye de réduire Wilders au silence, par voie légale. Il est accusé d’incitation à la haine et à la discrimination, mais il est assez clair qu’il n’a rien fait de plus par rapport à l’islam que, disons, ce qu’un anticommuniste aurait pu faire en affirmant que l’implémentation de la doctrine communiste mène inévitablement à la tyrannie. Qu’il ait raison ou tort n’est pas la question. Le procès a tourné en désastre pour la classe politique : le procureur lui-même a demandé l’acquittement, et les juges ont été révoqués en raison de leur préjugé manifeste et grossier envers Wilders. La seule personne qui ait gagné quoi que ce soit au travers de ce procès est le leader du troisième plus important parti politique des Pays-Bas — c’est-à-dire Wilders lui-même.

Dans toute l’Europe, la classe politique, aidée par les intellectuels, a propagé un équivalent mental de la distinction entre “pays légal” et “pays réel”. Il y a une tension entre ce que les gens sont supposés penser et ce qu’ils pensent réellement — ou, ce qui est plus important encore, entre ce qu’ils sont supposés ressentir et ce qu’ils ressentent vraiment.

Ceci fut parfaitement illustré par le commentaire d’une jeune femme que j’ai trouvé sur une page du site de la BBC consacrée aux résultats des dernières élections en Suède, lors desquelles le parti « d’extrême droite », les Démocrates Suédois (Sverigedemokraterna, SD), gagna de nombreux sièges ; le parti, sans nul doute, fut peu recommandable à ses débuts.

Elle expliquait venir de Malmö, une des villes ayant la plus grande proportion d’immigrants, qui constituent 13 % de la population totale [du pays]. Ce n’est peut-être pas une coïncidence, dès lors, si Malmö fut l’un des lieux ou le SD remporta le plus de votes.

La jeune femme ajoutait que ces élections lui faisaient avoir honte de se sentir Suédoise. On restait sur l’impression qu’elle avait honte du succès des Démocrates Suédois, dont la part des votes s’était accrue et qui avait atteint 15 %. Elle continua : « Notre ville est très divisée, il y a des endroits où l’on ne voit pas de Suédois du tout et où l’on n’entend pas la langue suédoise. »

Je pense que je ne surinterprète pas ces mots en disant que j’y entends de l’angoisse. C’est l’angoisse de quelqu’un qui découvre que ce qui était familier, connu et compréhensible a été peu à peu remplacé par le non-familier, l’inconnu, et l’incompréhensible jusqu’à être complètement modifié.

Mais quelle conclusion cette jeune femme angoissée tire-t-elle de la situation ? Elle poursuivit : « Beaucoup de gens essayent de trouver des solutions simples, et utiliser le problème de l’immigration en tant que bouc-émissaire de nos problèmes, c’est ça. »

Il y a un peu de vrai dans ce qu’elle dit, bien sûr. À titre personnel, je me défierai de tout politicien qui ne parlerait que d’immigration, dont la seule politique concerne l’immigration, ou qui attribuerait tous les maux de sa société à la présence excessive d’immigrants. Un tel politicien est susceptible de nourrir les plus viles pensées et émotions, même s’il les garde sous contrôle pour le moment.

En même temps, l’hypothèse qu’il s’agisse d’utiliser politiquement les immigrants en tant que boucs émissaires permet à cette jeune femme d’éviter de méditer sérieusement sur ses propres craintes et de considérer que quelque chose puisse être pourri à Malmö. Mais quoi ? Est-ce que peut-être les immigrants ne recevraient pas assez de logements sociaux, ou que pas assez d’avis ne soient imprimés dans leurs langues ?

Récemment, j’ai reçu par voie postale un prospectus émis par notre service de santé britannique centralisé, une invitation à participer à un dépistage. À l’arrière, des paragraphes en vietnamien, chinois, ourdou, arabe, punjabi, albanais, turc et d’autres langages encore expliquaient aux récipiendaires qui ne liraient pas l’anglais où ils pourraient obtenir le document dans leur propre langue. Bien qu’il y ait certainement plus de Français que d’Albanais en Angleterre, il n’y avait pas une ligne en français : les Français ne sont pas une espèce protégée.

Ce n’est pas parce qu’on peut s’attendre à ce qu’ils parlent anglais. Bien souvent, des langues du Nigéria sont incluses dans de telles listes, par exemple dans les brochures publiées par les municipalités, alors que je n’ai encore jamais rencontré de Nigérian en Grande-Bretagne qui ne parle et n’écrive anglais. À vrai dire, il serait tout bonnement impossible qu’une telle personne arrive ici sans parler et écrire anglais. Non : le statut de « protégé » est purement politique. Le multiculturalisme allie condescendance et corruption.

Il est quasi certain que les Suisses seront convoqués devant la Cour des Droits de l’Homme à Strasbourg. Il est vraisemblable que les soi-disant juges de cette parodie de tribunal se prononceront contre le résultat du référendum ; et c’est ainsi que les bien-pensants ouvrent la voie à une vraie réaction fasciste.

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