Un petit message en réponse au post de Pamina*, puisque je n’arrive semble-t-il plus à répondre dans les commentaires du billet…

[*qui est lui-même une réaction aux événements qui se sont déroulés dans certains quartiers bruxellois tout au long de ce dernier mois; voir, en ordre chronologique inverse, ici et ici (Sa 19/09), ici et ici (Ve 18/09), ici (Ma 08/09), et ici (Ve 28/08)). A noter, sur ce sujet, l’excellent billet de Claude Demelenne (presque étrangement) publié dans les pages de La Libre Belgique le 3 septembre dernier, “Les couacs de la gauche“]

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Pamina, quand « l’islam d’un Rumi ou d’un Yunus » sera l’islam mainstream dans le monde musulman, celui qui nous envoie ses excédents de natalité, on pourra disserter éventuellement de la différence islam-islamisme (même si mes doutes perdurent — certaines choses que j’ai lues sous la plume de penseurs soufis sur le jihad, notamment, n’étaient guère plus rassurantes que les discours de “l’islamiste” de base). Je crains que ce ne soit pas demain la veille, cependant.

Je comprends que ma réaction vous déplaise et qu’elle semble vous « montrer la difficulté du challenge » ; j’en suis un peu désolée, mais je dois avouer être lasse. Cela fait plus de cinq ans que j’ai commencé à discuter le sujet sans relâche, et il est vrai que la fatigue gagne : j’ai trop vu, lu ou entendu des gens pourtant pleins de bon sens (ce qui me semble être votre cas, vu vos divers billets que je lis depuis quelque temps) partir en sucette sur le sujet sur base de prémices erronées que je perds maintenant facilement patience.

Mais voici, je vais prendre le temps de m’expliquer et de vous répondre un peu mieux. Ça restera un peu « en vrac », n’ayant que peu de temps à consacrer à ceci (et j’ai le triste sentiment que ce sera de toute manière du temps perdu…).

Dans votre texte, même si cela n’est peut-être pas intentionnel, il me semble bien percevoir l’empreinte de ces maux qui, je pense, sont de nos plus grands ennemis dans la situation présente : un mélange de relativisme bien-pensant, un soupçon d’ignorance, et même peut-être une touche d’arrogance.

• D’une part, je ne sais d’où vous tirez votre connaissance de l’islam, mais elle me semble assez lacunaire (*) voire angélique ; et sans vraiment montrer une bonne connaissance de l’islam, vous affirmer d’emblée que l’islamisme est « chose fort différente ». Gonflé, non? En tout cas peu convaincant.

• D’autre part, l’argument bateau des “écrits millénaires y compris la bible” (**) qui “peuvent choquer nos sensibilités“, qui paraît ignorer totalement le statut respectif des textes (tout aussi important que leur contenu pour évaluer leur impact), marque d’un relativisme très à la mode.

• Enfin, cette manie de parler de gens « analphabètes » pour dénigrer ces imams (ou mollahs, si vous préférez considérer le clergé chiite, pourtant peu présent chez nous) « islamiste ». Il se fait qu’imams et mollah sont précisément respectés, dans le monde musulman, pour leurs connaissances du coran et des lois islamiques. « Analphabètes », alors, les gens qui étudient à al-Azhar ou ailleurs ? Certainement pas. Vous me direz que tous n’étudient pas dans de prestigieuses universités islamiques, ce qui est vrai, pourtant revenons à ces érudits sortis d’établissements renommés. Ils ne sont pas analphabètes, sont-ils pour autant moins « agressifs », pensez-vous ? J’ai sous les yeux, alors que je vous écris, la tranche d’un manuel de droit islamique classique, une petite brique bien dense parlant de la « bonne » façon de mener une vie de croyant soumis à Allah, dans tous ses aspects, approuvée par nombre de sommités islamiques dont l’université al-Azhar. Son contenu sur bien des sujets aurait, j’en suis sûre, de quoi vous faire grimper au rideau (‘parlons de ségrégation sexiste ou de vision politique et sociale déplaisante !).

Considérer que seuls les « analphabètes » sont « agressifs », et donc que l’éducation puisse remédier à cela, c’est très risqué… Certains chroniqueurs d’outre-Atlantique se demandent même si le contraire n’est pas plus véridique : alphabétisation aidant, de plus en plus de musulmans peuvent se rendre compte par eux-mêmes des préceptes islamiques, sans édulcoration intermédiaire de la part d’imams. Et cela jouerait un rôle non négligeable dans la renaissance de ce que vous nommez islamisme (ainsi que dans l’apostasie discrète d’autres personnes). Je ne sais s’ils ont raison, mais cela me semble tenir la route.

Pour revenir sur certaines parties de votre texte, vous semblez à nouveau poser d’emblée ceci : « L’Islam peut coexister avec le monde occidental et s’y intégrer. … » : Coexister, oui, cela se fait depuis plus d’un millénaire ; mais pas sans heurts. Si je me réfère à l’histoire, d’ailleurs, je ne vois pas trop où y puiser confiance dans la seconde partie de votre proposition ; au contraire, ce sont plutôt des morceaux d’occidents qui se sont vus intégrés à l’Islam, lorsqu’ils ne surent montrer assez de force pour pouvoir « coexister » – en résistant !

[en passant – Vous vous revendiquez « de la lignée de Lévi-Strauss ». Je ne peux m’empêcher de vous faire remarquer que, dans les extraits de « Tristes Tropiques » cités par exemple ici, ce dernier ne me semble pas si prudent que vous lorsqu’il parle de l’islam. Il ne parle pas d’intolérance « islamiste », et n’y compare pas Mahomet à un gars prêchant l’humanisme, mais à Napoléon …]

«… L’Islamisme, non, car son but est de l’investir et de le transformer. » : Toutes les versions du coran que j’ai doivent être islamistes, alors, puisqu’elles prônent bien de combattre les « associateurs » (mécréants soupçonnés de polythéisme, dont les chrétiens soit dit en passant) « jusqu’à ce que la religion soit entièrement à Allah » ou au moins que l’islam puisse dicter ses règles à la société. Et c’est bien ce qui s’est passé historiquement…

Un fait, notons-le bien, inimaginable dans des pays musulmans comme la Turquie, ou le Maroc, qui garantissent la neutralité de l’Etat par la prohibition du voile dans l’enceinte parlementaire … » La Turquie et le Maroc, exemples souvent donnés par les tenants de la « modération » islamique. Pourtant… Pourtant, les deux amies d’origine turque avec qui j’ai pu en discuter n’y croient pas ; au contraire, au moins l’une d’entre elle cherche à quitter la Belgique voire l’Europe, craignant des restrictions à sa liberté dans une Bruxelles de plus en plus islamisée et une UE qu’on voudrait nous voir ouvrir à la Turquie. Pourtant, au Maroc, on emprisonne des gens désirant passer outre les simagrées ramadanesques (c’est ici, c’est tout frais). Et on ne parlera même pas des interférences de la charia dans le code de la famille… ]

« L’islam est dans nos murs et c’est un fait. Veillons du moins à ce que l’islamisme n’y prennent pas pied. La seule chance, c’est une éducation qui permettent l’intégration -sinon à une culture ou un mode de vie, du moins à des valeurs démocratiques: une chose ratée depuis 20 ans, et dont nous payons le prix aujourd’hui. » Votre position est louable, Pamina, j’y adhèrerait presque. Mais il est trop tard pour cela. Trop tard peut-être même pour réagir de manière efficace ET sans risquer de bains de sang. Bien trop tard en tout cas, selon moi, pour continuer de croire en un islam rêvé qui ne soit pas source d’islamisme et baser nos actes sur ce fantasme. C’est là que nous continuerons probablement de diverger.

(à mon tour de proposer deux ou trois liens, si vous le permettez:

L’islam n’a pas deux visages, par A.M. Delcambre

Violence et islam, une bonne synthèse de René Marchand :

• En anglais, le blog de Raymond Ibrahim (articles souvent extrêmement instructifs) :

• Une discussion intéressante sur l’excellent blog du Pélicastre Jouisseur : si vous avez la patience de lire les très nombreux commentaires, vous verrez comment un musulman pieux et fort instruit (le « Professeur X ») peut s’avérer extrêmement agressif (je sais que ce n’est qu’une anecdote, mais c’est un genre de profil que j’ai souvent rencontré dans mes discussions sur le web)

PS : pour ce qui est des religions qui mériteraient “intrinsèquement” le respect… là aussi, amalgame ou relativisme ? ‘Franchement, les prisonniers victimes de sacrifices lors des rites aztèques, je ne suis pas certaine qu’ils aient apprécié la « fenêtre vers le haut » ni la dimension spirituelle de la religion… ;^)

* ainsi, le coup du coran qui utilise les musulmans à autant d’épouses qu’ils peuvent entretenir: faux. C’est 4 max (simultanées), plus un nombre indéfini d’esclaves-concubines. Seul Mo’ bénéficia d’un passe-droit (être récipiendaire de « révélations divines » a ses avantages !)

** je remarque que vous collez une majuscule à « coran », mais pas à « bible »… tactique inconsciente d’apaisement ? Tant qu’on est à parler de majuscules, précision : « islam » désigne la religion, « Islam » la civilisation née des conquêtes arabo-islamiques