Voici le texte d’un discours tenu récemment par Declan Ganley, l’homme d’affaire qui est à la base du mouvement irlandais d’opposition au Traité de Lisbonne Libertas, aux parlementaires européens peu avant une réunion au cours de laquelle devait être discuté le financement de l’association. Son contenu m’a eu l’air digne d’être traduit, et, s’il s’éloigne un peu des sujets habituellement traité sur ce blog, le lien avec le problème du projet eurabien (et son évolution analysée ici par Fjordman) me semble assez évident.

Ganley : le Traité de Lisbonne est mort

« La réponse de certains membres du Parlement européen au rejet massif de ce traité antidémocratique par mon pays a été intéressante à observer. Il semble que certains d’entre eux aient été surpris, ce qui ne démontre à quel point ils sont déconnectés de la réalité dans laquelle nous vivons, nous citoyens d’Europe.

Le 2 septembre, j’ai eu l’honneur de rendre visite au Parlement européen. J’ai fait le voyage pour plusieurs raisons, la plus importante étant de jouer mon modeste rôle de simple citoyen : faire passer le message que mon propre gouvernement n’a apparemment pas eu le courage de transmettre. C’est-à-dire rappeler fermement aux institutions de Bruxelles que, selon les règles de l’Union Européenne, le Traité de Lisbonne est mort.

[Je le répète] à nouveau, pour être bien clair, au cas où quiconque en douterait encore, le peuple irlandais, qui est souverain dans mon pays, a pris sa décision, et cette décision est « non ». Si Bruxelles désire continuer de prétendre que la démocratie est l’un de ses principes les plus chers, elle doit accepter la décision du peuple irlandais comme étant finale. C’est le troisième rejet de cette version anti-démocratique d’une constitution européenne formulée par Giscard d’Estaing. Les Français ont été les premier à dire non, puis les Pays-Bas, et maintenant les Irlandais.

Naturellement, nous savons tous que s’il y avait un débat public et complet sur le Traité de Lisbonne suivi d’un référendum à son sujet dans n’importe lequel de vos pays membres, il serait rejeté sans ambages dans la plupart des cas, et pas seulement pour les raisons habituellement avancées. En tant qu’ardent pro-européen, je voudrais vous faire remarquer que le peuple irlandais compte parmi les plus pro-européens qu’il soit permis de trouver en Europe.

La plupart des citoyens de l’Union Européenne ne la tiennent pas en si grande estime. La défaite que rencontreraient d’autres référendums serait plus grande que celle que l’on a vue en Irlande, ce qui, bien sûr, explique pourquoi il n’y a eu aucun autre référendum.

Le problème de cette façon d’aborder les choses, c’est que Bruxelles dilapide très rapidement le solde du crédit que les citoyens d’Europe lui accordent. Pourquoi ? Parce que Bruxelles se méfie de ces mêmes citoyens et ne les laisse pas poser leurs propres choix, démocratiquement, en ce qui concerne les questions majeures auxquelles l’Europe fait face.

Si cela continue ainsi, le projet européen échouera. Ca n’en donne peut-être pas l’impression, pour vous vous qui siégez dans ces grands bâtiments solennels, mais d’un point de vue moral, leurs murs sont en carton et reposent sur une charpente faite de règles, d’arrêtés, de directives et de traités, qui sont tous couchés sur le papier, mais ne sont pas gravés dans le cœur des hommes et des femmes d’Europe.

Voici donc le message : Pour que l’Union Européenne réussisse, pour qu’elle prospère et soit capable de susciter une nouvelle Renaissance européenne, pour avoir une Europe forte, crédible, respectée et vraiment en mesure de donner à nouveau le ton au monde, elle doit être légitime. Pour obtenir cette légitimité, elle doit fermement s’enraciner dans la démocratie. La légitimité ne peut venir que de la base, en  commençant avec chaque citoyen, chaque individu souverain.

Si nous devons déléguer davantage de compétences et de responsabilités à l’Union Européenne, ce que je crois à titre personnel, l’Union doit être en mesure de rendre démocratiquement des comptes au citoyen. Par exemple, s’il doit y avoir un président du conseil, le poste ne devrait être attribué qu’à une personne qui se soumettrait au verdict des urnes dans toute l’Europe ; ce serait mieux pour tous.

Si l’Europe doit se munir d’une constitution ou d’un traité fondamental (et Libertas pense que c’est le cas), peu importe le nom du document, mais assurons-nous qu’il soit intègre et annonce franchement ce qu’il cherche à accomplir. Il peut être ambitieux – à vrai dire, il doit l’être pour toucher le cœur des Européens. Il doit être court, concis et lisible par le citoyen européen lambda. La première règle relative à un tel document devrait être de compter maximum 25 pages, sous peine de se voir refusé.

Je crois que les Européens répondraient à un tel programme. Je suis tout à fait convaincu que Bruxelles sous-estime sérieusement les citoyens européens, dans ce qu’ils sont capables de comprendre et ce qu’ils sont prêts à soutenir. Bruxelles s’est tout simplement montrée lamentablement incapable de faire preuve de la conduite et du courage adéquat. Il est essentiel qu’un tel traité soit l’objet d’un référendum dans toute l’Europe, et que les gens puissent avoir le dernier mot sur ce qui y est proposé.

Je me rends compte que certains de ceux qui liront ceci estimeront en avoir déjà assez fait. J’ai entendu affirmer que Bruxelles, d’humeur maussade, n’avait aucunement envie de se remettre à l’ouvrage et d’explorer une nouvelle approche. Pour ceux qui nourrissent de tels sentiments, il est temps de passer à autre chose, parce qu’en tant que fonctionnaires, les institutions bruxelloises [qui les emploient] n’ont d’autre choix que de respecter la volonté démocratique. Il n’y a pas de honte à se sentir las et à rechigner à la besogne, mais si c’est ce que vous ressentez, rappelez-vous à quelle fin vous êtes payé pour et agissez en conséquence (en passant, si vous travailliez dans le secteur privé, la situation serait plus aisée, vous seriez tout simplement mis à la porte).

À ceux d’entre vous appartenant aux institutions non-élues de Bruxelles qui insistent sur le Traité de Lisbonne, sachez que les gens se moquent bien de votre opinion, parce que vous n’avez aucun mandat. À ceux d’entre vous qui, au Parlement européen, croient avec tant de ferveur que l’Europe antidémocratique présentée à Lisbonne est la seule voie possible, je vous propose ce défi. En juin prochain, posez la question à vos électorats, dites-leur « Soutenez-moi ou renvoyez-moi », et débattons ainsi au niveau européen sur le genre d’Europe que nous voulons bâtir pour le futur de nos enfants et petits-enfants. Oui, ce sera de fait un référendum par procuration sur le traité de Lisbonne ; laissez-nous donc avoir une discussion franche et honnête sur le sujet, impliquez les citoyens européens et donnez-leur quelque chose en quoi croire.

Certains à Bruxelles en sont clairement à aboyer des ordres au gouvernement irlandais, pour qu’il s’active à faire progresser les affaires de ces « élites » sans mandat et produisent un second référendum. Laissez-moi expliquer pourquoi cela ne peut ni ne doit advenir, parce que la timidité de certains politiciens irlandais (heureusement, pas de tous) pourrait vous jouer un tour.

Tout d’abord, nous, peuple d’Irlande, avons pris notre décision et nous sommes souverains ; ni esclaves, ni stupides, et ce qu’on vous en rapporte est erroné – jusqu’ici, croyez-moi sur parole (et souvenez-vous de ceux qui vous assuraient que le vote déboucherait sur un « oui »).

En second lieu, quand vous reprenez courage en observant qu’il y a déjà eu deux référendums sur [le Traité de] Nice (pour lequel j’ai voté oui, d’ailleurs), vous devez apprécier qu’une élection générale s’était tenue entre Nice I et II. Lors de la campagne électorale, le parti qui l’a finalement emporté avait indiqué qu’il organiserait un autre référendum ; il détenait donc un mandat démocratique pour le faire. Nul mandat de ce genre n’existe à l’heure actuelle, et les conséquences politiques [d’un nouveau référendum] seraient dès lors très grandes.

Troisièmement, pour des raisons qui sont trop nombreuses pour être détaillées ici, le vote en faveur du « non » serait encore plus élevé lors d’un second référendum, et endommagerait gravement la bonne volonté que nous autres, Irlandais, montrons, à juste titre, à l’égard de l’UE. Le coup porté à la crédibilité de l’Union ne limiterait pas à l’Irlande, mais se répandrait dans une bonne partie de l’Europe et y subsisterait de longues d’années. Essayer d’écarter Libertas de la scène et tenter de me détruire ne mettra pas fin à vos maux. Ma personne n’est pas le point de départ de la question, ne vous payez donc pas d’illusions en imaginant que cela changerait quoi que ce soit. Ca ne changerait rien. Détruisez-moi, et un autre me remplacera, parce que la vérité est de notre côté. Si vous voulez vous mettre à jeter des pierres, songez que vous êtes ceux qui vivent dans de grandes demeures de verre.

Quatrièmement, la dernière chose dont l’Irlande ait besoin est de discuter de Lisbonne pendant un autre round. Peu de gens chez nous vivent et meurent selon ce qui est imprimé dans l’Irish Times. Il ne représente pas l’opinion majoritaire (comme le résultat du référendum l’a prouvé), et, bien que sur la plupart des sujets – autres que Lisbonne – ce soit un assez bon journal, lu par les membres des professions libérales, je vous conseillerais de ne pas en tirer trop d’assurance quant à la question du référendum (il y a parmi vous des Membres du Parlement européen qui pourront vous expliquer tout cela plus en détail).

Nous devons faire face à une sérieuse crise économique sérieuse (comme tous ceux qui vivent dans le monde réel, hors de Bruxelles), et si Brian Cowen tient un autre référendum et le perd, il devra démissionner ou sera éjecté. Son gouvernement pourrait ne pas y survivre, et sa position à la tête de son parti n’y survivra certainement pas. Je ne voudrais pas voir tout ceci se produire, mais ce sera pourtant le cas s’il organise un autre vote.

Quant à cette petite minorité d’extrémistes de Bruxelles qui ont cru bon de jeter le doute sur ma personne et mes motivations (avec l’aide de leurs marionnettes de Dublin), qu’elle sache ceci : Je suis d’Irlande et je ferai face seul s’il le faut, avec mon peuple, quelques soient les attaques que vous porterez contre moi. Je sais que ce qui vous ennuie probablement le plus, c’est qu’en réalité je ne sois personne, juste un individu sans importance et imparfait comme tant d’autres, mais je ne laisserai pas ma voix de citoyen être niée, ni celle d’autrui l’être.

Il est extrêmement condescendant envers le peuple irlandais, qui a écouté et pris part à une vigoureuse discussion démocratique, de suggérer qu’une illusoire et fantastique conspiration pilotée de l’étranger se cache derrière l’action menée par Libertas pour placer la démocratie au cœur du gouvernement européen. Je comprends que certains d’entre vous à Bruxelles méprisent l’Amérique, et que cela obscurcisse votre jugement, mais franchement, je serais étonné qu’ils vous accordent suffisamment d’importance pour vous consacrer leur temps. Prions que nous ne devions jamais à nouveau vivre dans une Europe qui aurait besoin que sa descendance d’Outre-Atlantique vienne mourir sur ses plages et dans ses campagnes pour y sauvegarder la démocratie.

Je suis heureux de pouvoir dire qu’en Irlande, et dans toute l’Europe, les gens aiment tant la démocratie qu’ils sont parfaitement capables de la défendre eux-mêmes, quel qu’en soit le prix. Je sais que cela met mal à l’aise ces élites bruxelloises non-mandatées et qui n’ont à répondre de leurs actes devant personne. Cela montre que Libertas a touché une corde sensible à travers l’Europe, que les jours de cette autorité sans légitimité sont, avec un peu d’espoir, comptés, et que ceux d’une Europe forte, légitime et crédible, qui pourra bénéficier du soutien et de l’engagement de ses citoyens, s’offrent à nous.

Le vote de l’Irlande est un appel à se réveiller ; une manière en somme pour le peuple irlandais d’annoncer, avec son affabilité traditionnelle:

« Bonjour l’Europe, nos meilleurs jours sont devant nous ! »

Nous sommes prêts à discuter avec les Membres du Parlement européen et les parlementaires potentiels qui désireraient en apprendre plus sur notre campagne pour une Europe démocratique, responsable de ses actes, transparente et forte. Si vous voulez savoir plus au sujet de Libertas, veuillez consulter www.libertas.org.

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Pour clore ce post, ces quelques mots extraits d’un article de Colum Kenny dans l’Irish Independent; le chroniqueur y admet qu’il puisse y avoir quelques irrégularités de financement de Libertas, au regard de la législation irlandaise, mais conclut toutefois dans le même sens que Ganley:

 Il serait stupide de la part de l’UE ou du gouvernement irlandais de penser qu’ils peuvent rejeter le blâme de la défaite du Traité de Lisbonne sur le dos de la publicité financée par Libertas. Ou sur la législation qui requière que radio et télévision accordent un temps de parole égal à tous les camps (alors que la plupart des partis politiques ont soutenu le « oui » dans le cas du Traité de Lisbonne). […] Mais c’est à chaque côté d’argumenter de manière persuasive, et beaucoup d’électeurs ont estimé que le camp du « oui » avait un peu vite considéré leur vote comme acquis. Ganley a lui-même exposé la situation en ces mots : « Lorsque votre produit est réellement mauvais, il est vraiment difficile de le vendre. » Les principaux partis politiques ne renverseront pas le résultat de Lisbonne en faisant un bouc émissaire de Declan Ganley ou de Libertas. Ils ne persuaderont les gens de changer d’avis que sur base de vrais arguments et de faits concrets.

Affaire à suivre, en tout cas.