Une fois n’est pas coutume, je me permets de reprendre le travail d’autrui, à savoir le très bon site canadien Point de Bascule qui a eu l’excellente idée de traduire cette chronique d’Ayaan Hirsi Ali publiée vendredi dernier par le New York Times. J’espère ainsi contribuer à ce qu’elle connaisse une large diffusion…

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La fornicatrice et le fornicateur, fouettez-les chacun de cent coups de fouet. Et ne soyez point pris de pitié pour eux dans l’exécution de la loi d’Allah – si vous croyez en Allah et au Jour dernier (Coran 24 :2)

Au cours des dernières semaines, trois épisodes largement médiatisés nous ont fait voir la justice islamique en action d’une manière qui devrait inciter les musulmans à s’indigner.

Une femme de 20 ans de Qatif en Arabie saoudite a porté plainte après avoir été séquestrée et violée à répétition par 7 hommes. Les juges ont toutefois conclu que la victime elle-même était coupable du crime de « fréquentations illégales ». Au moment de l’agression, elle se trouvait dans une voiture avec un homme n’appartenant pas à sa famille immédiate, ce qui est illégal en Arabie saoudite. Le mois dernier, elle a été condamnée à 6 mois de prison et 200 coups de fouet.

Deux cents coups de fouet suffisent à tuer un homme fort. D’habitude les femmes ne reçoivent pas plus de 30 coups à la fois ce qui signifie que durant sept semaines, la « jeune femme de Qatif », comme on l’appelle souvent dans les media, vivra dans la hantise de subir la justice islamique. Lorsqu’elle sera relâchée, sa vie ne reviendra certainement jamais à la normale. On rapporte que son frère a tenté de la tuer parce que son « crime » aurait entaché l’honneur de la famille.

On a vu aussi la justice islamique en action au Soudan lorsque l’institutrice britannique de 54 ans Gillian Gibbons a été condamnée à 15 jours de prison avant que le gouvernement ne la gracie cette semaine. Elle aurait pu recevoir 40 coups de fouet. Lorsqu’elle a entrepris un projet de lecture sur les oursons en peluche avec les enfants de sa classe, elle a suggéré aux enfants de lui trouver un nom. Ils ont choisi Mahomet et elle les a laissé faire, ce qui a été considéré comme un blasphème.

Et il y a Taslima Nasreen, l’écrivaine bangladeshi de 45 ans qui a courageusement défendu les droits des femmes dans le monde musulman. Forcée de fuir le Bangladesh, elle vivait en Inde. Mais des groupes islamistes indiens réclament son expulsion et l’un d’eux a offert une récompense de 500 000 roupies pour sa tête. En août, elle a été agressée par des militants islamistes à Hyderabad. Au cours des dernières semaines elle a dû fuir Calcutta et puis le Rajasthan. Son visa expire l’année prochaine et elle craint qu’elle ne sera plus autorisée à vivre en Inde.

On dit souvent que l’islam a été détourné par un petit groupe extrémiste de fondamentalistes radicaux et que la vaste majorité des musulmans sont modérés. Mais où sont les modérés ? Où sont les musulmans qui protestent contre les terribles injustices que révèlent ces incidents ? Combien de musulmans sont prêts à se lever debout et à dire, dans le cas de la jeune femme de Qatif, que cette forme de justice est ép0uvantable, brutale et archaïque et que cela ne devrait plus se faire – peu importe qui a dit que c’était la chose à faire et depuis combien de temps il l’a dit.

Les organismes musulmans comme l’Organisation de la conférence Islamique sont prompts à dénoncer tout ce qui porte atteinte à l’image de l’islam. L’Organisation, qui représente 57 États islamiques, avait envoyé 4 ambassadeurs rencontrer le chef de mon parti politique aux Pays Bas pour lui demander de m’expulser du Parlement après que j’aie accordé une entrevue à un journal en 2003 où j’observais que selon les normes occidentales, certains comportements de Mahomet seraient inconcevables.

Quelques années plus tard, des ambassadeurs musulmans au Danemark ont protesté contre les caricatures de Mahomet et demandé que les auteurs soient poursuivis. Mais alors que les incidents en Arabie saoudite, au Soudan et en Inde ont fait bien plus pour ternir l’image de la justice islamique qu’une douzaine de caricatures de Mahomet, l’Organisation de la conférence islamique – qui s’était mobilisée pour protester contre l’odieuse offense danoise à l’islam – est maintenant muette.

Je souhaiterais qu’il y ait davantage de musulmans modérés. J’apprécierais, par exemple, des indications du fameux théologien musulman modéré Tariq Ramadan. Mais en présence de souffrance réelle et de véritable cruauté au nom de l’islam, nous entendons d’abord un discours de déni de toutes ces organisations qui se disent pourtant tellement préoccupées par l’image de l’islam. Nous entendons que la violence ne fait pas partie du Coran, que l’islam signifie paix, qu’on a affaire à une perversion par des extrémistes et à une campagne de salissage et ainsi de suite. Mais les preuves s’accumulent.

La justice islamique est une institution fière à laquelle souscrivent plus d’un milliard de personnes, du moins en théorie. C’est la loi du pays au cœur du monde islamique. Jetez un coup d’œil au verset cité en exergue. L’exhortation au croyant de ne démontrer aucune pitié est plus impérieuse que celle de flageller les fornicateurs. C’est ce commandement de préférer Allah à sa conscience et à sa compassion qui emprisonne les musulmans dans une mentalité archaïque et extrémiste.

Si les musulmans modérés croient qu’on ne doit pas éprouver de compassion pour la jeune femme de Qadif – alors qu’est-ce qui en fait des modérés ?

Quand son sens de la pitié et sa conscience entrent en conflit avec les prescriptions d’Allah, le musulman « modéré » devrait choisir la compassion. À moins que cela ne se généralise, l’islam modéré restera un vœu pieux.

 

Ayaan Hirsi Ali est une ex-député du Parlement hollandais. Elle collabore maintenant au American Enterprise Institute. Elle est l’auteur de « Infidèle ».