Je suppose que les lecteurs de ce blog auront entendu parler du verdict scandaleux – mais “islamiquement correct” – rendu récemment par des juges soudiens. Si ce n’est le cas, voici en deux mots ce dont il s’agit: une jeune femme et un homme qui s’étaient donnés rendez-vous sont kidnappés et violés collectivement. La jeune femme porte plainte. Le tribunal condamne d’abord les 7 violeurs à des peines comprises entre 10 mois et 5 ans de prisons + fouet, mais prescrit également que les deux victimes soient punies de 90 coups de fouet – ben oui, leur rencontre était illégale puisque l’homme et la femme ne sont ni mariés, ni de la même famille. Appel jugé il y a deux semaines: le tribunal aggrave les peines; il double celles des violeurs mais… condamne maintenant la jeune femme à 200 coups de fouets et six mois de prison. Les juges n’ont manifestement pas apprécié qu’elle raconte les faits à Human Right Watch et à la presse. Pour plus de détails, voir par exemple cet article.

Il se trouve qu’ABC News a publié le récit de la jeune femme la semaine dernière. Tout ce que j’en ai vu pour le moment dans la presse francophone, c’est ce résumé qu’en a fait 20minutes.fr. Comme le texte n’est ni très long ni très compliqué, mais fort instructif, et que je suis un peu insomniaque ce soir, je vous en livre ma traduction.

La jeune saoudienne victime d’un viol collectif raconte son histoire

« Tout le monde me regardait comme si j’avais tort. Je n’ai même pas pu terminer mes études. Je voulais mourir. J’ai tenté de me suicider à deux reprises », dit-elle de son expérience juste après l’agression.

La jeune femme, connue dans la presse saoudienne seulement en tant que « la fille de Qatif », du nom de la province orientale où le crime s’est déroulé, fut d’abord condamnée à 90 coups de fouets pour s’être retrouvée en état de khalwa, d’isolement, en compagnie d’un homme qui n’était pas de sa famille.

Mais le tribunal général de Qatif a aggravé la sentence, la portant à 200 coups de fouets et six mois de prison après qu’elle eut raconté son histoire à la presse. La cour a estimé qu’en faisant cela, la victime a tenté « d’envenimer la situation et d’influencer l’appareil judiciaire via les médias », d’après ce que rapporte le quotidien saoudien anglophone Arab News

« J’avais 19 ans. J’avais eu une liaison avec quelqu’un, par téléphone. Nous avions tous les deux 16 ans. Je ne l’avais jamais vu auparavant, je ne connaissais que sa voix. Puis il a commencé à me menacer, et j’ai eu peur. Il menaçait de parler de notre relation à ma famille. A cause des menaces et par peur, j’ai accepté de lui donner une photo de moi », raconte-t-elle.

« Quelques mois plus tard, je lui demandais de me rendre la photo, mais il refusa. J’avais épousé un autre homme [1]. Il m’a dit, ‹ Je te rendrai la photo à condition que tu montes avec moi dans ma voiture. › Je lui ai repondu que nous pouvions nous rencontrer dans un souk situé dans mon quartier à Qatif. »

« Il m’a raccompagnée en voiture chez moi… Nous étions à une quinzaine de minutes de ma maison. Je lui ai dit que j’avais peur et qu’il devrait accélérer. Nous allions tourner dans ma rue lorsqu’ils [les agresseurs, dans une autre voiture] se sont arrêtés juste devant nous. Deux hommes sont descendus de la voiture et se sont tenus de part et d’autre de la nôtre. L’homme qui était de mon côté avait un couteau. Ils ont essayé d’ouvrir nos portières. J’ai dit à l’individu qui m’accompagnait de ne pas les ouvrir, mais il les laissa entrer. J’ai hurlé. »

« L’un des hommes a mis son couteau contre ma gorge. Ils m’ont dit de me taire. Ils nous ont poussé à l’arrière de la voiture et ont commencé à rouler. Nous avons parcouru beaucoup de chemin, mais je n’ai rien vu puisqu’ils me forçaient à baisser la tête. »

« Ils nous ont emmené dans un endroit (…) avec beaucoup de palmiers. Il n’y avait pas un chat. On aurait pu tuer quelqu’un sans que personne n’en sache rien. Ils ont fait sortir l’homme qui m’accompagnait, et je suis restée dans la voiture. J’avais tellement peur. Ils m’ont forcée à sortir de la voiture. Ils m’ont poussée vraiment brutalement, (…) et m’ont emmenée dans un endroit sombre. Puis deux hommes sont entrés. Ils ont dit, ‹ Ce que tu vas faire, tu va enlever ton abaya [2]. › Ils m’ont arraché mes vêtements. Le premier homme, celui avec le couteau, m’a violée. J’étais anéantie. Si j’avais essayé de m’échapper, je n’aurai même pas su où aller. J’ai essayé de le repousser, mais je n’ai pas pu. [Un autre] homme (…) vint et me fit la même chose. Je n’ai plus rien senti après cela. »

« J’ai passé deux heures à les supplier de me ramener chez moi. Je leur ai dit qu’il se faisait tard et que ma famille allait se demander où j’étais. Puis j’ai vu un troisième homme arriver dans la pièce. Ce fut très violent. Après le troisième vint un quatrième. Il me gifla et essaya de m’étouffer. »

« Le cinquième et le sixième furent les plus brutaux. Après le septième, je ne sentais même plus mon corps. Je ne savais pas quoi faire. Puis un très gros homme se mit sur moi, et je ne pus plus respirer. »

« Puis tous les sept revinrent, et ils me violèrent à nouveau. Puis ils me ramenèrent à la maison. (…) Quand je suis sortie de la voiture, je ne savais même plus marcher. J’ai sonné à la porte et ma mère a ouvert. Elle m’a dit, ‹ tu as l’air fatiguée ›. Je n’ai pas mangé pendant une semaine après cela, rien que de l’eau. Je n’ai rien dit à personne. J’ai été à l’hôpital le lendemain.

« Les criminels ont commencé à parler [du viol] dans mon quartier. Ils pensaient que mon mari divorcerait de moi. Ils voulaient ruiner ma réputation. Peu à peu, mon mari a su ce qui était arrivé. Quatre mois plus tard, nous avons entamé le procès [3]. Ma famille en a entendu parler. Mon frère m’a frappée et a tenté de me tuer. »

Dans le même temps où il aggravait la sentence de la jeune femme, le Tribunal de Qatif confisquait la licence de son défenseur, Abdul Rahman Al-Lahem, un avocat connu pour s’occuper d’affaires controversées susceptibles de faire reculer le système de la charia, ou loi islamique, strictement interprétée en Arabie Saoudite.

 

Voici pour l’exemple d’actualité. Pour la théorie, je vous invite à lire un texte édifiant chez ajm: “Pourquoi et comment l’islam tue les femmes

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[1] Petit détail, la jeune femme ne vit pas encore avec son époux – le contrat de mariage est signé, mais la cérémonie publique n’a pas encore eu lieu (source). Ce qui explique que le foyer de la victime soit en fait celui de ses parents.

[2] l’ample vêtement, traditionnellement noir, recouvrant tout le corps de la femme, dont le port est obligatoire en Arabie Saoudite.

[3] En passant, je note que le traducteur qui a travaillé pour 20minutes.fr a fait preuve d’une extrapolation inopportune en estimant que “nous avons entamé le procès” signifie “le couple entame une procédure de divorce”. C’est bien l’un des seuls points positifs de la triste histoire de cette jeune femme: pas de divorce annoncé, son mari la représente devant la justice (étant son tuteur légal) et la soutient.