Une dépêche de l’agence Belga, que j’ai d’abord entendue sur la radio publique d’état puis trouvée reprise sur le site de la chaine télévisée RTL, m’a fait bondir. Tout d’abord, son titre : « Le procès de Murat Seven arrêté pour cause d’impartialité des jurés »… Tiens, en Belgique, on attendrait des jurés qu’ils soient partiaux ?? Non non, rassurez-vous, c’était « juste » une coquille, qui a mis du temps avant d’être rectifiée (et qui figure évidemment toujours dans le lien de l’article). Mais bon, passons sur cette petite bourde du journaleux de service… le vocabulaire n’est apparemment pas le fort de cette profession dans notre pays, et il n’y a guère nous apprenions bien que notre roi s’était « fracturé le col de l’utérus », alors… Non, examinons plutôt le contenu de la dépêche (les passages soulignés l’ont été par moi):

Le président de la Cour d’assises de Liège a interrompu ce mercredi de manière définitive le procès actuellement en cours de Murat Seven, un Fléronnais de 25 ans accusé de l’assassinat de sa sœur. Au cours des débats et des questions posées aux témoins, les jurés n’ont pu conserver leur impartialité. La Cour, à la demande de la défense, a décidé de renvoyer la cause à une autre session.

Les questions « trop précises » du jury laissaient transparaitre leur conviction

L’audience du matin avait débuté sur cette sollicitation particulière de la défense, qui estimait que l’ensemble du jury avait manifesté sa conviction tout au long des débats en posant des questions trop précises laissant présager de son opinion générale. L’avocat Reynders a rendu des conclusions à la Cour et a réclamé le remplacement de tous les jurés. L’avocat général Olivier Warnon avait pour sa part précisé qu’il était gêné par la tournure de certaines questions posées par les jurés.

“Des questions d’ordre général posées par différents membres du jury sont sorties du cadre de l’affaire”, a exposé l’avocat Jean-Paul Reynders. “Le climat n’était plus serein car certaines attitudes des jurés sont venues ébranler la sérénité des débats. Il n’y avait pourtant eu aucun accrochage entre la défense et le Ministère public. Mais l’attitude de certains jurés représentait un comportement que l’on ne peut pas attendre d’un juge. Les jurés ont laissé transparaître une opinion. Ce n’était pas acceptable et nous n’avions plus confiance en eux.”

Ce sont des questions d’ordre général sur la culture et la religion turque, peu en rapport avec les faits dans le fond du dossier, qui ont mis à mal la sérénité des débats dans la journée de mardi.

Procès renvoyé probablement à janvier 2008

Après délibération, la Cour a suivi la demande de la défense et a constaté dans un arrêt que des questions subjectives et tendancieuses ont été posées à plusieurs témoins. Les jurés, de cette manière, ont laissé apparaître leur opinion. Le président Godin a constaté qu’il n’était plus possible de remplacer plus d’un juré, un seul suppléant restant parmi les jurés. La Cour a constaté que la loi ne pouvait plus être respectée et qu’elle devait dissoudre le juré.

La Cour a décidé d’arrêter le procès de renvoyer la cause à une autre session, probablement en janvier 2008. Pour rappel, les faits reprochés à Murat Seven s’étaient déroulés le 21 janvier 2005 dans l’appartement de la victime situé dans le centre de Liège. L’accusé avait abattu sa sœur âgée de 25 ans parce qu’il désapprouvait son style de vie qu’il jugeait déshonorant par rapport à sa culture d’origine. La jeune femme avait décidé de faire sa vie seule depuis 3 ans et de choisir ses fréquentations en menant une vie à l’européenne. Elle avait mené des activités de prostituée et se serait livrée à la consommation de drogue.

 

Je ne m’étendrais pas sur la décision de la Cour, bien que me demandant un peu si, dans ce genre d’affaire, il est bien raisonnable de chercher des jurés ne « laissant pas transparaître d’opinion » (après tout, l’équanimité devant un meurtre ne serait-elle pas elle aussi le reflet d’une opinion – d’une indifférence assez interpellante, ou même d’une approbation implicite?) – je n’étais pas présente dans le tribunal, et je ne sais quelles sont exactement les questions « trop précises » qui ont été jugées dérangeantes.

Par contre, ce qui me gêne un peu, c’est qu’à deux paragraphes de distance, un journaliste – sensé exposer les faits, les expliquer, les exposer – peut écrire une chose et son contraire sans aucun embarras: Ainsi, les « questions d’ordre général sur la culture et la religion turque » étaient « peu en rapport avec les faits du dossier », mais l’accusé a « abattu sa sœur parce qu’il désapprouvait son style de vie qu’il jugeait déshonorant par rapport à sa culture d’origine » ??? Qu’est-ce que ce charabia ?

On notera, en passant, l’expression « religion turque ». Est-ce que cela pourrait être parce que ne pas nommer la religion en question évite de charger encore une « religion » qui, jour après jour, se charge très bien toute seule d’ignominie, tandis que notre intelligentsia veut nous faire prendre des vessies pour des lanternes… ?

De deux choses l’une en tout cas. Ou bien nous avons affaire à un journaleux qui, non seulement, a des problèmes de vocabulaire ET de logique – ou bien nous avons affaire à un de ces gratte-papier qui appliquent les consignes plus ou moins officielles : surtout pas de vague quand l’islam est mentionné quelque part – il faut alors détourner la discussion, chercher d’autres explications, mais surtout ne pas entrer dans le problème, ne pas parler de ce qui pourrait inquiéter. Quand vraiment il n’y a pas moyen de faire autrement, mentionner rapidement qu’un terroriste est un « converti à l’islam radical » [1], mais embrayer dès que possible sur les motivations politiques de l’accusé ou/et sa position de victime de la société…

« Surtout pas de vague », alors ? Triste, mais il semble bien que ce soit également la position de la justice belge, vu un autre exemple « tout chaud » : celui du procès du père Samuel.

Le père Samuel, c’est un prêtre traditionaliste officiant à Montignies-sur-Sambre. Certains le considèrent plus comme un chef de secte qu’un homme d’église, mais rien n’a pu réellement lui être imputé – à ma connaissance – et, pour ma part, le respect que ses fidèles lui témoignent ne regardent qu’eux.

Dans l’affaire dont il est question ici, c’est le « Centre pour l’égalité des Chances », officine étatique anti-racisme et, disons, « pro-diversité » (leur site est d’ailleurs www point diversite point be) qui lui cherche noise. Car celui qui est à l’état civil Charles-Clément Boniface Ozdemir tient des propos tout sauf politiquement corrects lorsqu’il s’agit de l’islam – islam qu’il connaît bien, étant originaire de Turquie, et n’ayant quitté le Proche-Orient qu’au milieu des années 70. Bref, le père Samuel pense que l’islam sera, dans un futur proche, « le problème majeur de l’Occident ». Il est donc poursuivi pour ses déclarations « xénophobes » et « incitant à la haine raciale » selon le Centre.

Ses avocats ont, en septembre dernier, demandé la comparution d’islamologues, afin de « mieux faire comprendre ce qu’a dit et écrit le père Samuel, notamment dans son ouvrage ‹Les Versets angéliques› [2] » – c’est-à-dire d’expliquer, de mettre en contexte les propos incriminés.

Après une réflexion d’un mois, le tribunal a décidé vendredi dernier de ne pas entendre les experts : ce n’est pas, paraît-il, pertinent, « les faits reprochés au père Samuel se basant sur la loi Moureaux contre le racisme ». Il n’est sans doute pas pertinent non plus de rappeler que l’islam n’est pas une race, mais c’est un argument qui semble ne jamais être pris en compte dans ce genre d’affaire [3]… Pas pertinent non plus de faire remarquer que ce que le père Samuel dénonce principalement dans « les Versets Angéliques », ce sont justement les discriminations et châtiments que l’islam réserve à différents segments de population – juifs, chrétiens, incroyants divers, sans oublier le sort des femmes, celui des esclaves, etc…. Bref, le « racisme » de l’islam, si l’on veut parler comme le Centre pour l’Égalité des Chances.

Je ne dirais pas que la surprise soit grande, puisque la présidente du tribunal avait déjà déclaré lors de la scéance précédente: « Je ne peux pas transformer mon audience en cours d’histoire et de religion »…

Ce que je retiens de ces deux verdicts, c’est qu’il n’est pas question de discuter de la doctrine islamique au tribunal – qu’elle puisse contribuer à éclairer le geste d’un meurtrier ou les propos d’un inculpé. La justice est aveugle ? En Belgique, sur certains points, elle tient aussi à rester sourde et ignorante…

 

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[1] Bizarre, depuis plusieurs années maintenant que je m’intéresse de près à l’islam, à ses textes et ses dogmes, je ne vois toujours pas ce qui différencie « islam » et « islam radical » du point de vue idéologique… ni de profession de foi particulière pour « se convertir à l’islam radical »…

[2] « Les versets angéliques », c’est un ouvrage pour le moins éclectique (aux multiples sous-titres : « Dictionnaire coranique – Tradition islamique – l’Islam n’est pas pressé – Très puissantes prières anciennes du rite catholique »), mais son contenu quant à l’islam, si parfois peu structuré, est fort intéressant – empruntant aux textes classiques de l’islam et à différents érudits ayant étudié cette religion/idéologie au cours des siècles, et donnant moult références…

[3] Pourquoi? Parce que la loi vise en fait également les “discriminations non raciales”, dont celles basées sur “la conviction religieuse ou philosophique”; ce qui élargit pas mal le champ d’application…