Voici un petit texte rédigé ce mois-ci par Théodore Dalrymple pour National Review Online. Bien que n’étant pas personnellement “pour” la peine de mort, il n’apprécie guère la “suffisance mielleuse” des réactions affichées par nos zélites européennes suite à l’éxécution de Saddam Hussein. Il rappelle qu’il existe bien des arguments tout a fait sérieux en faveur de la peine capitale, et qu’il est un peu facile de les traiter par le mépris.

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“Barbare!”, accusent-ils …
L’arrogance et l’étroitesse d’esprit des opposants à la peine de mort
Theodore Dalrymple

Quiconque aurait vu Saddam Hussein mené au gibet sans savoir qui il était aurait conclu qu’un homme digne, décent et honnête allait être exécuté sans cérémonie par une bande de criminels. Après tout, c’est lui, et non eux, qui montra son visage au monde ; lui, et non eux, qui refusa de se déguiser.

Et la révélation qu’il fit l’objet de moqueries de la part de ses geôliers juste avant son exécution, et qu’on ne lui permit pas de dormir la nuit qui précéda, a rendu cette exécution tout sauf optimale du point de vue des relations publiques. Tout ce qu’il a pu souffrir suite au mauvais traitement infligé est, bien sûr, trivial comparé aux souffrances qu’il a infligé à des milliers d’autres, des millions peut-être ; mais le sens des proportions dans l’indignation morale n’a jamais fait partie des grandes vertus culturelles du Moyen-Orient.

On peut hélas maintenant dire la même chose de l’Europe, ou de la classe dirigeante européenne et de son insipide intelligentsia. Tous étaient bien d’accord, bien sûr, quant au fait que Saddam était quelqu’un de très mauvais, un dictateur qui utilisa toute les méthodes possibles de persuasion politique, depuis la torture jusqu’à la balle dans la nuque et au gaz toxique. Mais très peu [d’entre eux] ont laissé passé l’opportunité d’exprimer leur suffisance mielleuse au sujet de la peine de mort.

Par exemple l’éditorial du Monde le lendemain, intitulé « Non à la peine de mort » et expliquant que, si le président Bush avait pu affirmer que l’exécution était une étape sur le chemin de la démocratie, « notre » concept de la démocratie, c’est-à-dire le concept français et supérieur, était différent. Le Secrétaire d’État aux Affaires Étrangères britannique et le Ministre des Affaires Étrangères irlandais en profitèrent pour exprimer l’opposition britannique et irlandaise à la peine de mort ; la position du Premier Ministre italien fut même plus forte (ou plus faible, selon la façon dont on la regarde) ; le Vatican ne manqua pas non plus d’exprimer son opposition à la peine de mort ; et le Commissaire Européen en charge de l’Aide et du Développement, M. Louis Michel, ancien ministre des Affaires Étrangères de ce pays à l’irréprochable droiture qu’est la Belgique, déclara : « On ne combat pas la barbarie par des actes que je considère tout aussi barbares. La peine de mort n’est pas compatible avec la démocratie. »

Les Européens de la classe dirigeante s’exprimèrent en général comme si la peine de mort avait été abolie en Europe vers 479 avant J.C., alors qu’elle n’a été abolie en Grande-Bretagne qu’en 1965 et en France en 1981, ce qui n’est pas vraiment l’Antiquité, même vu depuis la perspective historique tronquée des baby-boomers. Quelques puissent être les conséquences politiques pratiques de l’exécution de Saddam, intrinsèquement incertaines, le fait est que les dirigeants européens sont tellement complètement et étroitement enfermés dans leur propre vision du monde qu’ils ne peuvent concevoir une opinion différente de la leur.

L’hénaurme M. Michel semble laisser entendre que les deux plus grandes et plus importantes démocraties au monde, les U.S.A. et l’Inde, ne peuvent en réalité pas du tout être des démocraties puisqu’elles ont la peine de mort. Il semble aussi insinuer que la Nouvelle-Zélande, la Grande-Bretagne, l’Australie, le Canada et la France ne furent pas des démocraties avant 1961, 1965, 1973, 1976 et 1981, une étrange lecture de l’histoire à tout le moins. Telle est l’ignorante arrogance des Grands d’Europe, qui ont dû être conforté dans leur décision de ne pas laisser un quelconque processus démocratique intervenir dans leurs délibérations en apprenant qu’une nette majorité des Européens pensaient que Saddam méritait d’être exécuté. Si c’est ce que les gens pensent, ils devraient à l’évidence être supprimés.

La suffisance des dirigeants fut telle qu’ils semblèrent totalement ignorer qu’il y eût quelque argument en faveur de la peine de mort, et qu’il en est ainsi que l’on soit ou non vraiment d’accord avec cette peine.

Prenons l’exemple de la Grande-Bretagne. Le taux d’homicide a doublé depuis l’abolition; cependant, si l’étude américaine qui affirme que les progrès de la médecine traumatique ont réduit de quatre cinquième le taux de mortalité résultant de violences homicides est correcte, cela signifie que le taux de ces violences a décuplé. De plus, le nombre de meurtres du type qui aurait autrefois attiré la peine de mort à son auteur – car la majorité des homicides ne furent jamais passibles de la peine de mort en Grande-Bretagne – a augmenté de manière disproportionnée.

En Grande-Bretagne, depuis l’abolition de la peine de mort, au moins 139 homicides ont été commis par des gens relâchés de prisons après y avoir purgé des peines pour homicide. Rien que sur les deux dernières années, 98 meurtres supplémentaires ont été perpétrés par des gens ayant commis des crimes moins importants et libérés conditionnellement. Bien que le rapport avec la question de la peine capitale ne soit pas direct, l’abolition de la peine suprême rend inévitablement l’entièreté du système de la justice pénale moins sévère (la punition correspondant à un crime devant être diminuée proportionnellement), et il est difficile de croire que l’enthousiasme infiniment plus grand de la population de Grande-Bretagne à commettre des actes de grande violence soit complètement sans lien avec ce fait.

Il suffirait d’un très faible effet dissuasif pour que la peine de mort puisse être considérée comme utile dans la perspective de sauver des vies. Dans les dernières 65 années d’application de la peine en Grande-Bretagne, environ 13 personnes étaient pendues par an. Si l’effet de dissuasion n’était que de 2%, cela signifierait 16 vies sauvées par an [1]. De plus, les vies perdues d’un côté seraient celles de meurtriers, et [celles épargnées] de l’autre celles de victimes de meurtrier. Il me semble que c’est étendre un peu loin le principe de l’égalité des hommes que de ne pas préférer sauver les vies des victimes plutôt que celles des assassins – en supposant, bien sûr, que ce taux de dissuasion de 2% soit réel.

L’un des principaux et des meilleurs arguments contre la peine de mort est la possibilité de l’erreur. Et il va de soi qu’être injustement mis à mort par l’État est une chose terrible. Mais j’ai toujours été frappé par l’écart entre l’indignation que suscitent des erreurs judiciaires, résultant d’une procédure équitable mais menée par ce qui n’est après tout qu’une institution humaine et donc faillible, et l’indignation que causent des meurtres commis par des tueurs récidivistes, déjà reconnus coupables de faits analogues.

Bien que n’ayant pas approfondi moi-même le sujet, je me suis entendu dire par deux personnes qui l’ont étudié de près qu’il y a eu cinq erreurs judiciaires dans les 65 dernières années de l’application de la peine de mort en Grande-Bretagne. Restons prudent et multiplions ce chiffre par dix. Cela ne représenterait malgré tout que 36% du nombre des personnes tuées par des meurtriers déjà reconnus coupables [de tels faits] sur une période de temps qui est 37% plus courte.

Voici une simple affaire qui est peut-être emblématique à cet égard. Récemment, un homme de 34 ans fut reconnu coupable de meurtre, ayant incendié la maison de son ex-petite amie de 16 ans qui ne souhaitait plus le voir et la tuant non seulement elle, mais aussi son frère, sa sœur et son beau-père. Quelques mois plus tôt, il avait été relâché de prison après y avoir purgé 3 ans et demi d’une peine de sept ans – pour avoir défoncé et fracturé en sept endroits le crâne d’une femme qui avait refusé de quitter son mari pour lui. Cette épouvantable affaire ne provoqua aucun écho que ce soit dans l’intelligentsia, si délicate lorsqu’il s’agit des droits de Saddam, alors même que le score personnel de cet homme égalait celui du système judiciaire tout entier en 65 ans – à en croire mes informateurs à ce sujet.

Rien de tout ceci n’est déterminant. Même si l’on pouvait démontrer de façon imparable l’effet dissuasif de la peine de mort, il serait toujours loisible à ses opposants de soutenir la position déontologique selon laquelle l’État ne peut jamais prendre une vie. Mais cela exigerait un pacifisme parfaitement cohérent, auquel peu de nos dirigeants adhèrent. Même Saint Romano Prodi attendrait probablement de ses gardes du corps qu’ils tirent pour tuer si quelqu’un s’apprêtait à lui lancer une bombe – et ce sans nulle procédure équitable.

De plus, il est important que ces moralistes parmi les abolitionnistes réalisent que l’argument déontologique peut être retourné : c’est-à-dire qu’il est du devoir de l’état de maintenir la peine de mort, quelques soient ses effets en pratique, parce qu’il n’a pas le droit de faire preuve de clémence envers de cruels tueurs qui n’ont pas de circonstances atténuantes.

Je ne soutiens pas que la peine de mort soit bonne ; je soutiens qu’il y a des arguments sérieux en sa faveur. Ceci étant, les politiciens européens n’ont pas à s’enorgueillir de leur supériorité morale sur le reste du monde, y compris dans bien des cas sur leur propre électorat. Il est malhonnête de prétendre qu’aucun argument contraire ne peut être avancé par leurs opposants, et que seuls s’y trouvent des primaires et des vauriens. Mais la carrière de ces politiciens est bâtie sur la malhonnêteté, et pas seulement leur carrière ; c’est, comme le disent les Français, leur métier [2].

Theodore Dalrymple est le nom de plume d’Anthony Daniels. Médecin et psychiatre, ayant notamment pratiqué en milieu pénitentiaire en Grande-Bretagne et avant cela en Afrique, il a récemment prit sa retraite dans ce domaine. Il a consacré de nombreux essais à la culture, à l’art, à la politique, à l’éducation et à la médecine. Ses livres sont disponibles en langue anglaise. On peut notamment trouver ses articles dans le City Journal.

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[1] 800 meurtres sont commis par an en Grande-Bretagne
[2] En français dans le texte.