Traduction d’une critique de Th. Dalrymple, parue en juin dernier dans le City Journal.

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Tout ou rien

La recherche d’un Islam modéré pourrait s’avérer vaine.

4 juin 2006

Islamic Imperialism: A History, par Efraim Karsh, Yale University Press, 288 pp., $30.

La semaine qui suivit la manifestation de protestation des musulmans contre les caricatures danoises à Londres – au cours de laquelle on vit des pancartes appellant à la décapitation des infidèles –, d’autres musulmans manifestèrent pour affirmer que l’Islam signifie en réalité paix et tolérance. Bien que cette reconnaissance implicite du fait que la paix et la tolérance sont préférables aux troubles et à l’intolérance honore ces personnes, leurs allégations quant à l’Islam sont historiquement et intellectuellement grotesques. Seul quelqu’un ignorant les faits les plus élémentaires peut les accepter. Dès le début, l’Islam fut une religion de pillage, de violence, et de coercition, actions qu’elle légitima et exalta. Et ce n’est certainement pas « la vérité manifeste de la doctrine elle-même », pour reprendre la citation de Gibbon à l’égard de ce qu’il appelait ironiquement la première raison de la propagation rapide du christianisme dans le monde civilisé, qui explique le développement exponentiel du Dar-al-Islam au début de son histoire.

Il est important, bien sûr, de faire la distinction entre l’Islam en tant que doctrine et les musulmans en tant que personnes. Un nombre incalculable de musulmans ne désire guère plus qu’une vie tranquille ; ils ont les vertus et les vices du reste de l’humanité. Leur religion donne à leur vie quotidienne une éthique et une structure rituelle, et leur procure en quelque sorte des repères que seuls des intellectuels occidentaux modernes auraient l’audacité de dénigrer.

Mais le fait que beaucoup de musulmans ne sont pas des fanatiques n’est pas aussi réconfortant que certains semblent le penser. Considérez, à titre d’illustration, Eric Hobsbawm, le célèbre et impénitent historien marxiste. Lors d’une rencontre en société, personne ne se sentirait personnellement menacé par lui, qui serait un individu amusant, poli, charmant, bref le parfait convive ; si vous l’invitiez à dîner, vous n’auriez pas à recompter l’argenterie ensuite, même s’il s’oppose en théorie à l’idée de la richesse personnelle. Somme toute, il n’y aurait aucune raison de soupçonner qu’il soit sur le point de commettre un quelconque crime contre vous. En ce sens, il est ce qu’on pourrait appeler un marxiste modéré.

Mais Hobsbawm a ouvertement déclaré que, si l’Union Soviétique avait réussi à créer une société socialiste prospère et qui ait fonctionné, même au prix de 20 millions de morts, cela en aurait valu la peine ; et puisque ce n’est que des années après que l’Union Soviétique ait massacré 20 millions (si ce n’est plus) de ses propres citoyens qu’il a commencé à reconnaître que la création d’une telle société n’était pas en vue, on peut raisonnablement supposer que, si les choses avaient tourné autrement dans son propre pays, Hobsbawm aurait applaudi, justifié, et peut-être même encouragé le meurtre des hôtes mêmes chez qui il était, vu le régime en cours, amusant, charmant et poli. En d’autres termes, ce qui a évité à Hobsbawm de commettre le mal à l’état pur, ce ne sont pas ses scrupules ou son discernement, et encore moins la doctrine qu’il a épousée, mais la force des circonstances historiques. La modération dont il a fait preuve n’aurait compté pour rien si les évènements mondiaux avaient été différents.

Dans son nouveau livre, « Islamic Imperialism: A History » (« Une Histoire de l’Impérialisme islamique »), le professeur Efraim Karsh ne mâche pas ses mots lorsqu’il parle du fait que, dès le départ, Mahomet eut recours au vol et à la violence, sans nul scrupule (pour tous ceux qui n’acceptent pas le caractère divin de son inspiration), ou lorsqu’il discute des aspects militaristes de l’Islam, ou encore des liens entre la Tradition islamique et la vague actuelle de violence fondamentaliste dans le monde. L’originalité de l’interprétation de Karsh réside dans son idée de base, qui est que l’Islam fut dès le début un prétexte utilisé pour servir des ambitions politiques personnelles et dynastiques, depuis les razzias conduites contre les caravanes mekkoises et l’expulsion des tribus juives de Médine jusqu’au siège de Vienne mille ans plus tard et au Hamas aujourd’hui.

En dépit de ses prétentions universalistes, soutient Karsh, l’Islam n’a jamais réussi à éliminer les luttes politiques pour le pouvoir au sein du monde musulman où, au contraire, elles ont toujours été meurtrières. Les régimes islamiques, dont un grand nombre adoptèrent au début les principes ascétiques de ce que l’on pourrait nommer « l’Islam du désert », dégénèrent invariablement (si l’on peut parler de dégénérescence) en dynasties affectionnant le luxe et accrochées à leurs privilèges. Comme toute autre entité politique, les régimes islamiques ont cherché à préserver et si possible étendre leur puissance. Ils n’ont montré aucune hésitation à se compromettre ou s’allier avec ceux qu’ils considèrent comme infidèles pour ce faire. Saladin, dont la version mensongèrement simpliste des exploits a exacerbé des sentiments hystériques à travers le Moyen-Orient, n’était pas au-dessus de ces pratiques et a lui aussi formé alliance avec certains monarques chrétiens pour arriver à ses fins impérialistes ; le califat ottoman n’aurait pas survécu aussi longtemps qu’il le fit si les sultans n’avaient pas exploités les rivalités européennes, s’alliant tantôt avec l’une, tantôt avec l’autre puissance chrétienne.

En bref, l’impérialisme islamique, selon Karsh, illustre trois vérités politiques transcendantes: la « volonté de puissance » Nietzschéenne, la « loi d’airain de l’oligarchie » de Michels, et l’ « économie moteur de l’histoire » de Marx. Selon cette lecture, le sentiment religieux n’est qu’un épiphénomène, un masque pour ce qui se trame réellement.

Cette interprétation soulève la question difficile, et à laquelle il est peut-être impossible de répondre, de ce qui, en histoire, constitue le motif réel d’un acte, et de ce qui n’est simplement qu’une raison apparente. Lorsque Bernal Diaz del Castillo avance des raisons partiellement religieuses à la conquête du Mexique, devons-nous les écarter comme constituant un mensonge moralisateur destiné à légitimer des intentions plus rapace ? Qu’il ait terminé riche ne résout pas la question ; et Diaz lui-même aurait prit sa bonne fortune comme signe que Dieu favorisait son entreprise, tout comme les musulmans ont vu dans leurs conquêtes initiales une preuve de l’approbation divine et de la véracité de la doctrine de Mahomet. (D’un autre côté, pour les musulmans l’échec ne semble jamais être la preuve qu’Allah leur retire sa faveur, et moins encore celle de sa non-existence, mais montre plutôt son mécontentement à l’égard des pratiques des supposés fidèles, qui ne rentreront dans Sa faveur qu’en restaurant une forme plus primitive et plus pure de la foi).

Karsh semble tantôt considérer que l’impérialisme islamique n’est qu’une variante de l’impérialisme en général – l’impérialisme étant plus ou moins une manifestation permanente de l’appétit de pouvoir humain –, tantôt estimer qu’il est unique en son genre, et par là même singulièrement dangereux.

J’hésite à me précipiter là où tant de gens mieux informés que moi ont hésité à mettre les pieds, ou ont déjà piétiné, mais je dirais les choses comme ceci. Le désir de domination est pour ainsi dire une constante de l’histoire humaine. La contribution spécifique (et néfaste) de l’Islam est que, en attribuant la souveraineté à Dieu seul, et en prétendant d’une manière philosophiquement rudimentaire que la volonté de Dieu peut être connue indépendamment de l’interprétation humaine, et donc indépendamment des intérêts et des aspirations humaines – en bref en ne laissant rien à l’humain contre la nature divine – l’Islam essaie d’abolir la politique. Tout compromis ne devient qu’une trêve ; il n’y a aucune vertu au compromis en lui-même. L’Islam est donc intrinsèquement un facteur perturbateur et dangereux pour la politique mondiale, indépendamment de la conduite réelle de nombre de musulmans.

Karsh se rapproche lui-même de cette conclusion, lorsqu’il écrit à la fin de l’ouvrage:

Ce n’est que lorsque les élites politiques du Moyen-Orient et du monde musulman se réconcilieront avec les réalités d’un nationalisme d’état, renonceront aux rêves pan-arabistes et pan-islamiques, et feront de l’Islam une question de foi personnelle plutôt qu’un outil d’ambition politique, que les habitants de ces régions seront enfin capables de contempler un futur meilleur, exempt de potentiels Saladins.

La question fondamentale est de savoir si l’Islam devenu foi personnelle serait toujours l’Islam, ou si une telle relégation au domaine privé signerait sa perte. Je pense que cela signifierait sa fin. En ce sens, je suis un fondamentaliste islamique. Le choix est entre tout et rien.