Voici la traduction complète de ce récent article de Mark Steyn dont j’avais parlé ici, travail brillament entamé par ajm et Alex – merci à eux!

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L’apathie de la défaite
Mark Steyn – Lundi 25 Septembre 2006

Cinq ans après (a) le trop prévisible retour de manivelle contre la politique étrangère des Etats-Unis, né de décennies de pauvreté et de désespoir ou (b) l’opération de démolition contrôlée déclenchée par Bush / Cheney / Halliburton / des agents sionistes (biffer les mentions inutiles), je reçois beaucoup de courrier sur le thème : «Allez, mon gars, directement à l’essentiel — on va gagner ou on va perdre ?»

OK, laissez-moi répondre à ceci d’une manière évasive, non pas en allant «directement à l’essentiel» mais en tournant autour de la question et en m’approchant très graduellement [de la réponse].

J’ai fait un discours à Sidney le mois dernier, devant un public dans lequel se trouvait une dame nommée Pauline Hanson. Il y a dix ans, Miss Hanson faisait une entrée fulgurante sur la scène politique, là-bas aux antipodes, en formant le parti «One Nation» [«Une Seule Nation»] avec un programme clairement en faveur des australiens natifs, et en soutenant que l’Australie était «en danger d’être envahie par les Asiatiques». Elle fut implacablement tournée en dérision en tant qu’ancienne propriétaire de fish’n’chips [1], en tant qu’élève ayant quitté l’école à 14 ans, en tant que «vieille grognasse aux relations amoureuses douteuses» etc. Sur ce dernier point, je dois dire que, l’ayant vue dans un petit numéro de l’émission télé Dancing with the Star, je l’avais trouvée belle femme — une impression confirmée lorsqu’elle se leva pour poser sa question.

Elle donna toutefois le sentiment d’être un petit peu sur les nerfs en la posant. Après quelques commentaires concernant ses «sérieuses inquiétudes pour l’Australie», les immigrants qui brûlent des drapeaux et «ne veulent pas s’intégrer», et la «poussée en faveur du multiculturalisme», elle termina par ceci : «Cela n’arrive pas qu’en Australie. On observe tout ceci partout, comme vous l’avez dit, dans toutes les sociétés occidentales. Je voulais vous demander qui est derrière tout ça, pourquoi cela se produit ?»

Or, il se trouve que je ne suis pas d’accord avec ces propos quant à «l’invasion par les Asiatiques» etc. En politique, il est essentiel de savoir établir un ordre de priorité et, d’un point de vue tout pragmatique, il ne sert à rien dans notre lutte actuelle de transformer un grand nombre d’alliés potentiels en ennemis. Je me cantonais donc à une grande réponse philosophique, et répondis que, selon moi, tout cela remontait aux champs de bataille de la Somme. Les classes dirigeantes des grandes puissances crurent avoir perdu leur autorité morale lors de la Première Guerre Mondiale et, bien qu’elles se rallièrent suffisamment pour vaincre le nazisme, le fascisme et finalement le communisme, elles ne retrouvèrent jamais vraiment confiance en leur culture.

Il y a toujours eu un marché pour les déçus d’eux-mêmes dans les sociétés libres: après tout, la plus efficace des idées antioccidentales était elle-même une invention de l’Occident, élaborée par Karl Marx dans la salle de lecture de la British Library. Le défaut le plus patent du communisme est son aspect décrépi et triste, qui ne lui laisse qu’un attrait limité. Le fascisme aussi trouva de nombreux adeptes dans les milieux culturels occidentaux souffrant de déficience politique – en Europe continentale –, mais il ne conquit qu’un soutien minimal au coeur de l’Occident politique — le monde anglo-saxon. Alors, les anti-tribalistes inventèrent quelque chose de plus subtil et de plus souple que le communisme et le fascisme — le plus savonneux des -ismes.

La grande force du «multiculturalisme» est de ne pas constituer une critique de l’Occident mais de court-circuiter toute possibilité de critique. S’il n’y a aucune différence entre la Common Law anglaise et les guérisseurs des brousses, les collecteurs de fonds des Tigres tamouls, les mariages homosexuels et la charia, que reste-t-il à discuter? Le simple souhait de débattre met celui qui l’exprime du mauvais côté du fossé. Oui, comme le dogme fondamental du multiculturalisme consiste à admettre que rien ne peut être discuté, que toutes choses sont également bonnes et agréables, le fait de favoriser un débat honnête vous place, par définition, parmi les extrémistes.

Je suis sûr que mes collègues du Western Standard se sont déjà trouvés dans des situations analogues, lors de débats télévisés ou publics. Vous faites valoir, par exemple, qu’il existe très peu de sociétés musulmanes «libres». Et votre interlocutrice répond: «Ce n’est que votre opinion.» Alors, vous avancez quelques faits à propos du PIB par habitant, de la liberté de religion, de l’espérance de vie, des droits de la femme, etc. Et vous vous voyez répliquer: «Vous ne faites qu’imposer vos valeurs à ces sociétés.» Et alors, vous réalisez que le grand avantage du relativisme culturel est de rendre toute discussion impossible. Il n’y a tout simplement plus suffisamment de consensus sur la réalité. C’est un peu comme de jouer au tennis avec un adversaire qui pense que votre ace n’est qu’un artifice social.

Oh bien sûr, il reste toujours des gens infréquentables. En fait, dans cette culture de tolérance illimitée, il y a toutes sortes de choses que nous ne tolérons pas. Haïr les Juifs, par exemple, est strictement verboten. Enfin, c’est verboten si vous êtes un vieil homme blanc d’origine germanique, comme Reni Sentana-Ries (anciennement Reinhard Gustav Mueller) d’Edmonton, Canada. Herr Sentana-Ries a été condamné à 16 mois de prison par la Cour du Banc de la Reine [2] pour les laïus antisémites qu’il publiait sur son site web – largement ignoré du monde –, et dans lesquels il qualifiait les Juifs de «sous-hommes», de «dépravés» et de «démons».

D’un autre côté, si vous n’êtes pas un vieil homme blanc d’origine germanique, si vous êtes une grande foule de personnes d’origine, hem, non-germanique, et que vous défilez dans le centre de Calgary en arborant des pancartes sur lesquelles on peut lire «MORT AUX JUIFS», personne ne vous poursuit en justice. Si vous êtes un imam très en vue de la Grande Mosquée de Stockholm et que vous vendez des cassettes désignant les Juifs comme «les frères des porcs et des singes» et exhortant les croyants à les tuer, le chancelier de la justice suédois, Göran Lambertz, dit : Pas de problème, ce ne sont que des appellations banales, «employées par l’une des parties dans un conflit contemporain de grande portée, une situation où les appels aux armes et les invectives font partie du quotidien de la rhétorique qui accompagne ce conflit» – ce qui revient à dire que menacer de tuer ces porcs de Juifs fait juste partie de la vibrante tapisserie multiculturelle. Tout comme l’infortuné Herr Sentana-Ries, le président d’Iran nie l’Holocauste, et il a lui a des plans plutôt bien avancés pour reprendre l’application de la solution finale. Mais lui obtient de poser pour les photographes en compagnie du secrétaire général de l’ONU et des huiles de l’Union Européenne.

Autrement dit, ce n’est pas l’antisémitisme qui est le problème, mais seulement l’antisémitisme exprimé par un certain type bien précis d’antisémite. Même un blanc peut être antisémite et s’en tirer à bon compte de nos jours — oh, pas le néo-nazi de la vieille école, adepte de la suprématie blanche et de l’antisémitisme «bottines-gros-bras-crâne-rasé», non, mais plus sûrement celui qui appartient à la nouvelle école, celle de l’antisémitisme «les-Juifs-sont-les-nazis-d’aujourd’hui», «réaction-disproportionnée», «ciblage-d’ambulance» et «nouvel-apartheid».

Aucun Führer n’a encore repris du service et, même s’il en revenait un, il ne reste pas assez de Juifs en Europe pour fournir un génocide digne de ce nom. Et il semble bizarrement approprié que, au plus nous fétichisons un ennemi disparu, au plus les Juifs de Grande-Bretagne, d’Australie et même de Montréal sont ciblés par les nouveaux antisémites. La question qui se pose : mis à part sur Hitler, notre société est-elle encore prête à émettre un jugement moral sur quelque chose ?

Bernard Lewis, le grand érudit occidental de l’Islam, travailla pour les services de renseignement britanniques aux pires heures de la Deuxième Guerre mondiale. «En 1940, nous savions qui nous étions, nous savions qui était l’ennemi et nous connaissions les dangers et les problèmes en présence», déclarait-il au Wall Street Journal il y a quelques mois. «Aujourd’hui, il en va autrement. Nous ne savons pas qui nous sommes, nous ne savons pas quels sont les problèmes et nous ne comprenons toujours pas la nature de l’ennemi.»

Ce premier élément est le plus important: ce n’est pas seulement que «nous ne sachions pas qui nous sommes», mais que le relativisme culturel vide cette question de sa légitimité fondamentale. En Angleterre, il était courant de dire que la bataille de Waterloo s’était gagnée sur les terrains de jeux d’Eton, ce qui témoigne d’une attitude qu’on a facilement ridiculisée comme fanfaronnade victorienne. Mais cette maxime contient une vérité importante. Le conflit présent sera remporté (s’il l’est jamais) dans les maternelles et les écoles élémentaires des Etats-Unis, du Canada et de l’Europe. La raison en est que la détermination nécessaire pour gagner une guerre ne peut se mettre et s’enlever telle une cote de mailles. Elle doit être nourrie dès le berceau et soutenue par l’ensemble des institutions de la société. Et l’éducation occidentale typique [actuelle], lorsqu’elle ne raconte pas que le racisme et l’oppression constituent l’héritage principal de nos pays, enseigne l’histoire dans le vide — des faits au hasard, quelques épisodes reconnus, aucun récit héroïque et structurant. Si le passé ne vaut pas la peine d’être défendu, pourquoi l’avenir le serait-il ?

 

Ce qui me ramène là où j’ai commencé : allons-nous vaincre ou perdre ? À l’heure actuelle, je dirais que la prédiction la plus avisée est, pour une bonne partie du monde, celle-ci : une lente défaite, graduelle et continue, du genre de celles que la plupart des gens ne remarquent pas avant qu’il ne soit trop tard. Ce que je veux dire, c’est que dans 20 ans, beaucoup d’endroits de la planète aujourd’hui relativement agréables le seront alors beaucoup moins. Cela ne veut pas dire que «l’islamofascisme» ou «l’islam radical» ou même le simple «islam» va triompher. Mais il est intéressant de constater que des analystes professionnels, à Moscou et à Pékin, ont conclu que, tout comme le Hezbollah est un agent utile à l’Iran, le jihad au sens large pourrait être utile (même malgré lui) à la Russie et à la Chine. Je doute que ceci fonctionne si bien pour eux à long terme, mais ils n’ont pas tort de penser que l’écrasante supériorité militaire, économique et technologique d’une civilisation n’est rien si cette civilisation est idéologiquement vacillante. La question importante est celle de l’autodéfense. Si vous êtes un authentique relativiste culturel – si vous croyez vraiment que notre société n’est ni pire ni meilleure que n’importe quelle autre –, vous allez avoir l’occasion de tester vos théories. Bonne chance.

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[1]Fish and chips : dans le monde anglo-saxon, portion de pommes de terres et de poisson cuits dans l’huile ; le nom désigne aussi les échoppes vendant ce plat, comparables (point de vue popularité et… fumet) à nos baraques à frites belges.

[2] Au Canada, la « Cour du Banc de la Reine » a compétence pour entendre les grands procès civils et criminels. Elle entend aussi les pourvois en appel des décisions rendues par la Cour provinciale dans les dossiers d’infractions punissables par voie de déclaration sommaire de culpabilité. La Cour compte deux divisions, soit la Division de première instance et la Division de la famille. En outre, les juges de la Cour du Banc de la Reine ont compétence dans les affaires de successions.