Une fois n’est pas coutume, voici la traduction d’une nouvelle d’anticipation, publiée en avril dernier par l’auteur américain Dan Simmons (Hyperion, Ilium,…) sur son site personnel.

Remarque: son message suivant, en mai, contient ses réponses aux réactions suscitées par cette nouvelle. Il est des plus intéressants, et peut-être le traduirais-je un jour si j’en trouve le temps.

Salutations à mes lecteurs, amis et autres visiteurs.

Le Voyageur du Temps apparut soudainement dans mon bureau le soir du Nouvel An 2004. C’était un homme flegmatique et grisonnant, vêtu d’une tunique grise, et qui semblait être à la fin de la soixantaine au moins. Il paraissait aussi être un vétéran de guerres ou avoir survécu à un terrible accident, des cicatrices livides marquant son visage, son cou et ses mains, certaines visibles même sur son cuir chevelu sous un duvet de cheveux gris coupés court, en une coupe militaire. Un de ses yeux était couvert d’un cache noir. Avant que je n’aie pu terminer de composer le 911 [1], il m’annonça d’une voix rauque qu’il était un Voyageur du Temps, venu pour m’entretenir du futur.

Étant à mes heures un écrivain de science-fiction mais pas un imbécile, je lui dit « Prouvez-le ».

« Vous vous souvenez de Replay ? », me demanda-t-il.

Mon doigt survola le dernier « 1 » du numéro des urgences. « Le roman de 1987 ? », dis-je ; « celui de Ken Grimwood ? »

L’étranger – Voyageur du temps, psychotique ou intrus domestique, quel qu’il fut – fit oui de la tête.

J’hésitais. Le roman de Grimwood avait gagné le Prix Mondial de la Fantasy un an ou deux après que mon premier roman, Le Chant de Kali, l’ait reçu. Le livre de Grimwood traitait d’un gars qui se réveillait un matin et se retrouvait projeté des décennies auparavant dans sa vie, passant de la fin des années 80 à 1963 pour se retrouver à nouveau étudiant à l’université, et se voyait donc offrir la chance de revivre – de rejouer – à nouveau cette vie, agissant cette fois en fonction de ce qu’il avait durement appris précédemment. Dans le livre, le personnage, qui expérimente – ou subit – plusieurs « rejeu », apprend qu’il y a d’autres gens de son époque qui rejouent également leur vie dans le passé, leur corps plus jeune mais leurs souvenirs intacts. J’avais beaucoup apprécié le livre, estimant qu’il avait mérité sa récompense, et j’avais été attristé d’apprendre que Grimwood était mort… quand ? … en 2003.

Je me suis donc dit, OK, j’ai peut-être un timbré entre deux âges dans mon bureau en ce soir de Nouvel An, mais s’il était un lecteur et un fan de Replay, il ne s’agissait probablement que d’un timbré de SF, et par conséquent sans doute inoffensif. Probablement. Peut-être.

Je gardais le doigt suspendu au-dessus du « 1 » final de « 911 ».

« Qu’est-ce que ce livre a à voir avec le fait que vous vous soyez illégalement introduit dans ma maison et mon bureau ? », demandais-je.

L’étranger sourit… presque tristement, pensais-je. « Vous me demandez de prouver que je suis un Voyageur du Temps », dit-il doucement. « Vous souvenez-vous de la façon dont le héros de Grimwood dans Replay se met en quête dans les années 60 d’autres personnes de la fin des années 80 revenues dans le temps ? »

Je me souvenais maintenant. J’avais trouvé ça astucieux à l’époque. Le type de Replay, après qu’il ait soupçonné que d’autres « rejouaient » également dans le passé, avait acheté des espaces publicitaires dans les grands quotidiens urbains du pays. Les annonces étaient brèves. « Vous rappelez vous de Three Mile Island [2], de Challenger, du Watergate, des Reaganomics [3] ? Si c’est le cas, contactez-moi au … »

Avant que je n’ai pu dire quoique ce soit d’autre en cette soirée de Nouvel An 2004, quelque heures avant que 2005 ne commence, l’étranger énonça « Terri Schiavo [4], Katrina, la Nouvelle Orléans sous les eaux, Ninth Ward [5], Ray Nagin [6], Superdome [7], le juge John Roberts [8], les White Sox balayent les Astros en quatre matches et gagnent les Séries Mondiales [9], le Pape Benoît XVI, Scooter Libby [10]. »

« Attendez, attendez ! », m’exclamais-je, me jetant sur un bic et me précipitant encore plus vite pour écrire. « Ray qui ? le Pape qui ? Scooter qui ? »

« Vous reconnaîtrez tout ça lorsque vous en entendrez parler à nouveau », dit l’étranger. Je vous reverrai dans un an et nous aurons notre conversation. »

« Attendez ! », répétais-je. « Qu’avez-vous dit, au milieu ? Ray Nugin ? le juge qui ? John Roberts ? Qui est… » Mais lorsque je levais les yeux, il n’était plus là.

« Les White Sox vainqueurs ? », murmurais-je en silence. « Mon œil. »

_____________

Je l’attendais le soir du Nouvel An 2005. Je ne l’ai pas vu entrer. J’ai relevé les yeux du livre que je lisais de manière intermittente, et il se tenait à nouveau dans la pénombre. Je ne composais pas le 911 cette fois, ni n’exigeais de preuve supplémentaire. Je lui fis signe de s’installer dans une bergère en cuir et lui demanda « Voulez-vous boire quelque chose ? ».

« Scotch », répondit-il, « single malt si vous en avez ».

J’en avais.

Notre conversation dura plus de deux heures, mais ce qui suit en est l’essentiel. Je suis romancier de mon état. Je me remémore assez bien les conversations – pas parfaitement comme Truman Capote, dont on dit qu’il était capable de se souvenir de longues conversations mot pour mot, mais assez bien.

Le Voyageur du Temps ne voulut me dire de quelle année du futur il était originaire. Pas même de quelle décase ou de quel siècle. Mais le pantalon de velours gris et la tunique de laine bleu-grise qu’il portait n’évoquaient pas un futur de science-fiction éloigné, ni militaire ; pas de bottines ou d’insignes à la Star Trek, juste des vêtements usagés ressemblant à ceux qu’un homme travaillant beaucoup de ses mains porterait. Du genre de ceux porté dans le Bâtiment, peut-être.

« Je sais que vous ne pouvez me donner de détails sur le futur à cause des problèmes de paradoxe temporels », commençais-je. Je n’avais pas passé ma vie à lire puis à écrire de la SF pour rien.

« Oh, rien à battre des paradoxes temporels. », dit le Voyageur du Temps. « Ils n’existent pas. Je pourrais vous dire tout ce que je veux et ça ne changerait rien. Je choisi juste de ne pas vous dire certaines choses. »

Je me renfrognais en entendant ceci. « Les paradoxes temporels n’existent pas ? Mais, sûrement, si je remontais le temps et tuais mon grand-père avant qu’il ne rencontre mas grand-mère… »

Le Voyageur du Temps rit et sirota son Scotch. « Voudriez-vous tuer votre grand-père ? » demanda-t-il, « ou quelqu’un d’autre ? ».

« Et bien… peut-être Hitler », répondis-je mollement.

Le Voyageur du Temps sourit, mais plus ironiquement cette fois. « Bonne chance », dit-il. « Mais n’espérez pas réussir ».

Je hochais la tête. « Mais, sans aucun doute, tout ce que vous pourriez me dire maintenant quant au futur changera le futur », dis-je.

« Je vous ai donné une flopée de faits sur votre futur il y a un an en guise de ma bonne foi », dit le Voyageur du Temps. « Est-ce que ça a changé quelque chose ? Est-ce que ça a sauvé la Nouvelle-Orléans de la noyade ? »

« J’ai gagné 50$ en pariant sur les White Sox en octobre, admis-je.

Le Voyageur du temps secoua seulement la tête. ‹ Quod erat demonstrandum[11], dit-il doucement. Je pourrais vous dire que le Mississipi coule de manière générale vers le Sud. Votre connaissance de ce fait changerait-elle son cours ou son volume ou ses crues ? »

Je méditais ceci. Finalement je l’interrogeai, « Pourquoi êtes-vous revenu ? Pourquoi voulez-vous me parler ? Que voulez-vous que je fasse ? »

« Je suis revenu pour mes propres desseins », dit le Voyageur du Temps en examinant mon bureau tapissé de livres. « Je vous ai choisi pour vous parler parce que c’était… commode. Et je ne veux pas que vous fassiez la moindre fichue chose. Il n’y a rien que vous puissiez faire. Mais tranquillisez-vous… nous n’allons pas parler de choses personnelles. Comme, disons, l’année, le jour, et l’heure de votre mort. Je ne connais même pas ce genre d’informations insignifiantes, bien que je pourrais les rechercher assez vite. Vous pouvez relâcher le bord de votre bureau, vos phalanges sont blanches.

Je tentais de me détendre. « De quoi voulez vous parler ? », demandais-je.

« De la Guerre du Siècle », dit le Voyageur du Temps.

Je clignais des yeux et essayais de me rappeler un peu d’Histoire. « Vous voulez dire la Guerre de Cent Ans ? Quinzième siècle ? Quatorzième ? Quelque part par là. Entre… la France et l’Angleterre ? Henry V ? Kenneth Brannagh ? Ou bien était-ce… »

« Je veux dire la Guerre du Siècle avec l’Islam », interrompit le Voyageur du Temps. « Votre futur. Celui de tout le monde. » Il ne souriait plus. Sans demander, et sans proposer de m’en remettre, il se leva, remplit son verre de Scotch, et se rassit. Il dit, « C’était important pour moi de revenir à cette période, au début de la lutte. Ne serait-ce que pour me rappeler à quel point vous étiez tous épouvantablement aveugles. »

« Vous voulez dire la Guerre contre le Terrorisme », dis-je.

« Je veux dire la Longue Guerre contre l’Islam. », répliqua-t-il. « La Guerre du Siècle. Et elle n’est pas encore achevée à l’époque d’où je viens. Ni pas prête de l’être.

« Vous ne pouvez être en guerre avec l’Islam », dis-je. « On ne peut faire la guerre à une religion. À l’Islam radical, peut-être. Au Jihadisme. À certains extrémistes. Mais pas à… la… religion elle-même. La vaste majorité des Musulmans de par le monde sont des gens paisibles qui ne nous souhaitent aucun mal. Je veux dire… je veux dire… le mot ‹ Islam › lui-même signifie ‹ Paix ›. »

« C’est ce que vous vous répétez », dit le Voyageur du Temps. Sa voix était très basse mais avait un ton étrange et presque effrayant. « Mais la‹ Paix › dont il est question dans ‹ Islam › signifie ‹ Soumission ›. Vous le découvrirez bien assez tôt. »

Super, pensais-je. De tous les Voyageurs du Temps de tous les tripots du monde, je tombe sur ce trou-du-cul d’extrême droite raciste et xénophobe.

« Après le 9/11, nous combattons le terrorisme », commençais-je, « pas… »

Il me fit taire d’un signe de la main.

« Vous avez étudié la philosophie en sujet principal ou secondaire, dans cette petite université de province où vous êtes allé il y a longtemps », dit le Voyageur du Temps. « Vous vous souvenez de ce qu’est une Erreur de Catégorisation ? »

Ca me disait quelque chose. Mais j’étais trop irrité de l’avoir entendu qualifier mon alma mater de ‹ petite université de province › pour pouvoir me concentrer pleinement.

« Je vais vous dire ce que c’est », dit le Voyageur du Temps. « En philosophie et en logique formelle, et il y a des équivalents en sciences et en gestion des affaires, une Erreur de Catégorisation est le terme utilisé pour dire que l’on a énoncé ou défini un problème de si piètre façon qu’il devient impossible de le résoudre, que ce soit par la dialectique ou par quelque autre moyen ».

J’attendis. Puis je finis par répliquer: « On ne peut faire la guerre à une religion. Ou plutôt, je veux dire… oui, bien sûr, on peut… les Croisades et tout ça… mais ce serait mal ».

Le Voyageur du Temps sirota son whisky et me dévisagea. « Laissez-moi vous donner une analogie… », dit-il.

Zut, je détestais les analogies et m’en méfiais. Je ne dis rien.

« Imaginons », repris le Voyageur du Temps, « que le 8 décembre 1941, le président Franklin Delano Roosevelt ait pris la parole devant le Congrès pour lui demander de déclarer la guerre à l’aviation. »

« C’est absurde », dis-je.

« Vraiment ? », demanda le Voyageur du Temps. « Les vaisseaux de guerre américains, les croiseurs, les installations portuaires, les casernes de l’armée et les pistes d’aviation à Pearl Harbor et ailleurs à Hawaï ont tous été frappés par l’aviation japonaise. Imaginez que le lendemain, Roosevelt ait déclaré la guerre à l’aéronautique – menaçant de l’anéantir partout où on la trouverait. Engageant toutes les ressources des USA pour vaincre l’aviation, avec l’aide de Dieu. »

« C’est complètement idiot », dis-je. Si j’avais jamais eu peur du Voyageur du Temps, ce n’était plus le cas. C’était clairement un débile mental. « Les avions, les avions nippons », dis-je, « ne furent que la méthode utilisée pour attaquer… un moyen… Ce n’est pas l’aviation qui nous a attaqué à Pearl Harbor, c’est l’Empire du Japon. Nous avons déclaré la guerre au Japon et, quelques jours plus tard, son allié allemand a honoré le traité passé avec eux et nous a déclaré la guerre. Si nous avions déclaré la guerre à l’aviation, à de foutus avions plutôt qu’à l’empire et à l’idéologie qui les avait envoyé, nous n’aurions jamais… »

Je m’interrompis. Quel était le nom qu’il avait employé, déjà ? « Erreur de Catégorisation ». Rendre le problème impossible à résoudre par votre propre incapacité – ou votre propre crainte – à le poser correctement. (…)

Le Voyageur du Temps me souriait dans la pénombre. Un petit sourire léger et froid – qui ne recelait aucun humour, j’en étais sûr – mais un genre de sourire. Il semblait plus attristé que réjouis tandis que mon silence tirait en longueur.

« Que connaissez-vous à propos de Syracuse ? », demanda-t-il subitement.

Je clignais des yeux à nouveau. « Syracuse, dans l’état de New York ? », finis-je pas demander.

Il fit lentement non de la tête. « La Syracuse de Thucydide », dit-il doucement. « Syracuse autour de 415 avant J-C. La Syracuse qu’Athènes envahit. »

« C’était pendant… la Guerre du Péloponnèse », hasardais-je.

Il attendit plus, mais je n’avais pas plus à donner. J’adorais l’Histoire, mais avouons-le… ceci était de l’histoire antédiluvienne. Mais quand même, j’avais l’impression que j’aurai du être capable de lui dire, ou au moins de me souvenir, pourquoi Syracuse était importante dans la Guerre du Péloponnèse, ou pour quelle raison il y eut des combats là, ou qui combattait exactement, ou qui avait gagné, ou… quelque chose. Je détestais me sentir comme un étudiant médiocre devant ce vieil homme balafré.

« La guerre entre Athènes, Spartes et leurs alliés respectifs – une guerre qui ne portait sur rien moins que l’hégémonie sur l’entièreté du monde connu à l’époque – débuta en 431 avant J-C. », dit le Voyageur du Temps. Après dix-sept ans de conflit quasi-continu, sans avantage clair ou permanent pour aucun des protagonistes, Athènes – dirigée à cette époque par Alcibiade – décida d’étendre la guerre en conquérant la Sicile, la « Grande Grèce » comme on l’appelait, une zone remplie de colonies, la clé du commerce maritime à l’époque un endroit stratégique, un peu de la même manière que le détroit d’Ormuz dans le Golfe Persique l’est de nos jours. »

Je déteste les conférences, même dans les meilleures circonstances, mais quelque chose dans le ton et le timbre de la voix du Voyageur du Temps – douce, profonde, rauque, peut-être un peu empâtée par le whisky – rendait l’expérience similaire à celle d’une histoire racontée au coin d’un feu de camps. Ou peut-être un peu comme une des histoires de Lake Wobegon dans « Prairie Home Companion » de Garrison Keillor [12]. Je me callais plus profondément dans mon fauteuil et écoutais.

« Syracuse n’était pas une ennemie directe des Athéniens », poursuivit le Voyageur du Temps, « mais elle était en dispute avec une colonie athénienne locale, et la démocratie d’Athènes utilisa cela comme prétexte pour envoyer une importante expédition à son encontre. Ce fut une grosse affaire – Athènes envoya 136 trirèmes, alors les meilleurs vaisseaux de combat au monde – et fit débarquer 5000 soldats au pied des murailles de la ville. »

« Les Athéniens avaient savouré tant de victoires militaires dans les années précédentes, y compris lors de leur invasion de Mélos, que Thucydide écrivit ‹ tant leurs succès présents les poussaient à croire que rien ne pouvait leur résister ; tant ils s’imaginaient pouvoir venir à bout, quels que fussent les moyens à leur disposition, des entreprises même les plus difficiles! Cette prétention est imputable à une suite de succès inattendus qui les gonflait d’espoir. [13] »

« Oh, bon dieu », dis-je, « ça va être un exposé sur l’Irak, n’est-ce pas ? Écoutez… j’ai voté pour John Kerry l’an dernier et… »

« Ecoutez-moi », dit doucement le Voyageur du Temps. Ce n’était pas une requête. Il y avait de l’acier dans cette voix douce et rauque. « Nicias, le général athénien qui se retrouva à la tête de l’invasion, avait mis en garde contre l’entreprise en 415 avant J-C. Il déclara ‹ Il faut vous dire que nous ressemblerons à des gens qui s’en vont fonder une colonie dans un pays étranger et ennemi. C’est le premier jour de leur débarquement qu’ils doivent s’emparer du sol, bien assurés qu’en cas d’échec ils se heurteront à l’hostilité générale. [14] Nicias et le poète et général athénien Démosthène allaient voir leurs armées détruites à Syracuse, et tous les deux allaient être capturés et mis à mort par les Syracusains. Spartes gagna beaucoup dans cette débâcle d’Athènes longue de deux ans. La guerre se poursuivit sept ans encore, mais Athènes ne récupéra jamais d’avoir présumé de ses forces devant Syracuse, et à la fin… Spartes la renversa. Conquit l’empire athénien et ses alliés, détruisit la démocratie d’Athènes, ruina complètement l’équilibre des forces et l’hégémonie grecque sur le monde connu d’alors… ruina tout. Tout ça à cause d’un mauvais calcul à propos de Syracuse. »

Je soupirais. J’étais dégoûté de l’Irak. Tout le monde était dégoûté de l’Irak en cette soirée de Nouvel An 2005, à la fois les supporters de Bush et ses détracteurs. C’était une affreuse pagaille. « Ils viennent de tenir des élections », dis-je. « Les Irakiens. Ils ont trempé leur doigt dans de l’encre pourpre et… »

« Oui, oui », interrompit le Voyageur du Temps, comme s’il se souvenait de quelque chose de bien plus lointain et bien moins important qu’Athènes contre Syracuse. « Les élections libres. Des doigts empourprés. La démocratie au Moyen-Orient. Les Palestiniens votent aussi. Vous allez voir dans l’année à venir ce qui adviendra de tout cela ».

Le Voyageur du Temps bût un peu de scotch, ferma les yeux une seconde, et dit : «Sun-Tzu a écrit ‹ Le côté qui sait quand livrer bataille et quand ne pas le faire obtiendra la victoire. Il y a des routes qui ne doivent pas être suivies, des armées qu’il ne faut pas attaquer, des villes qu’il ne faut pas assiéger › »

« D’accord, bon sang ! », dis-je avec irritation. « J’ai compris où vous vouliez en venir. Nous n’aurions donc pas du envahir l’Irak dans cette… comment l’avez-vous appelée ? Cette Longue Guerre contre l’Islam, cette Guerre du Siècle. Nous commençons tous ici à réaliser cela vers la fin de 2005. »

Le Voyageur du Temps secoua la tête. « Vous n’avez rien compris de ce que j’ai dit. Rien. Athènes échoua à Syracuse – condamnant ainsi sa démocratie – non pas en combattant au mauvais endroit et au mauvais moment, mais en n’étant pas assez brutale. Ils s’étaient amollis depuis qu’ils avaient massacrés tout homme, tout garçon en âge de combattre sur l’île de Mélos, et y avaient réduit en esclavage toutes les femmes et les filles. Les démocrates Athéniens, en considérant Syracuse, pensaient qu’une fois l’affaire sur les rails ils pourraient gagner sans engagement total, prétendre à la victoire dans être aussi brutaux et impitoyables que leurs adversaires Spartiates et Syracusains. Lorsque la défaite fut imminente, les Athéniens se retournèrent contre leurs généraux et leurs leaders politiques – et leurs devins officiels. Si le général Nicias ou Démosthène avaient survécu à la captivité et étaient revenus chez eux, le peuple qui les avait envoyé en guerre avec des parades et en semant des pétales de fleur sur leur chemin les aurait mis en morceaux. Ils blâmèrent leurs propres chefs, tels un chien rendu fou par le soleil qui se déchire lui-même les entrailles. »

Je réfléchis à tout ceci. Je n’avais aucune idée de ce dont il pouvait bien parler ou de la façon dont c’était lié au futur.

« Vous êtes revenu dans le passé pour me faire la leçon à propos de Thucydide ? », demandais-je. « Athènes ? Syracuse ? Sun-Tzu ? Sans vouloir vous blesser, Mr le Voyageur du Temps, qui en a quelque chose à cirer ? »

Le Voyageur du Temps se leva si prestement que je me renfonçais dans mon siège, mais il ne fit que remplir son verre. Cette fois-ci, il remplit également le mien. « Vous devriez probablement en avoir quelque chose à cirer », dit-il doucement. « En 2006, vous vous déchirerez si férocement vous-même que votre nation – la seule sur terre qui se bat réellement contre la résurgence de l’Islam du califat dans cette longue lutte pour le futur même de la civilisation – finira par être tant préoccupée à faire son autocritique et à tenter d’engranger des gains politiques à court terme, que vous oublierez tous qu’il y a en fait une guerre pour votre survie en cours. À 25 ans d’ici, en Amérique, il est exigé de tout homme ou toute femme qui désire voter d’avoir lu Thucydide là-dessus. Ainsi que d’autres auteurs. Et il y a des examens. Si vous ne connaissez pas un peu d’histoire, vous ne votez pas… et vous ne pouvez encore moins vous porter candidat. La nonchalance de l’Amérique vis-à-vis de la connaissance de l’Histoire va se terminer très bientôt maintenant… pour vous, je veux dire. Et pour les quelques autres restés en vie dans le monde qui sont autorisés à voter. »

« Vous vous foutez de moi », dis-je.

« Je ne me fous pas de vous », répondit le Voyageur du Temps.

« ‹ Pour les quelques autres restés en vie dans le monde qui sont autorisés à voter › ? », répétais-je, les mots me frappant maintenant telles des pierres jetées avec force. « Mais de quoi parlez-vous, à la fin ? Notre gouvernement nous a-t-il retiré toutes nos libertés civiques dans votre atroce futur ? »

Il rit à cela, et cette fois-ci ce fut d’un rire franc, chaleureux, vraiment amusé. « Oh oui », dit-il quand le rire eut un peu diminué. Il essuya des larmes du coin de son œil valide. « J’avais presque oublié vos crainte de voir vos, nos… libertés civiques… mises à mal par notre propre gouvernement en ces dernières années où la bêtise est permise, 2005, 2006, 2007… D’où exactement voyez-vous venir cette répression ? »

« Et bien… », dis-je. Je déteste quand je commence une phrase par ‹ et bien ›, tout particulièrement dans un débat. « Et bien, le Patriot Act. Bush qui autorise le fait d’espionner les Américains… les coups de fils internationaux et tout ça. Euh… je crois que les mosquées des Etats-Unis sont sous la surveillance du FBI. Je veux dire, ils veulent savoir quels livres nous empruntons dans les bibliothèques, bon dieu. Big Brother. 1984. Vous savez. »

Le Voyageur du Temps rit à nouveau, mais avec plus de mordant cette fois. « Oui, je sais », dit-il. « Nous savons tous… là-bas, dans le futur ; certains d’entre vous survivrez pour voir ça en tant qu’hommes libres. Les libertés civiques. En 2006, vous craignez toujours d’abord vous-mêmes et vos institutions, par habitude. Une paranoïa qui n’est pas sans valeur, mais mortellement mal orientée et masochiste. Je vais vous le dire tout de go, et il ne s’agit pas d’une prédiction mais d’une leçon d’histoire, certains de vos petits-enfants vivront en dhimmitude. »

« Zimmi… quoi ? », demandais-je.

Il m’épela le mot. Ce que j’avais pris pour un ‹ z › était le ‹ dh ›. Je n’avais jamais entendu ce mot et je le lui dis.

« Alors bougez-vous le cul et googlez-le », dit le Voyageur du Temps, quelque chose ressemblant à de la fureur brillant dans son bon œil. « Dhimmitude. Vous pouvez aussi rechercher le mot dhimmi, parce que c’est ainsi que deux de vos trois petits-enfants seront appelés. Dhimmis. La dhimmitude est le système de lois et de règles distinctes sous lesquelles ils vivront, citoyens de seconde classe. Cherchez le mot charia tant que vous serez à googler dhimmi, parce que c’est la seule loi à laquelle ils auront à rendre comptes [15] en tant que dhimmis, la seule justice qu’ils peuvent attendre… eux et des dizaines et des centaines de millions d’autres qui à votre époque s’inquiètent d’une invisible atteinte à leurs ‹ droits civiques › par les ‹ oppressifs › gouvernements démocratiquement élus d’Amérique et d’Europe. »

Le ricanement était audible dans ses derniers mots. Je me demandais maintenant si la colère que je sentais chez lui était un effet de sa folie, ou si c’était le contraire.

« Où mes petits enfants connaîtront-ils cette dhimmitude ? », demandais-je. Ma bouche était subitement si sèche que je pouvais à peine parler.

« En Eurabia », indiqua le Voyageur du Temps.

« Il n’y a pas d’endroit appelé ainsi », répondis-je.

Il me toisa de son œil unique. Mon estomac fit un bond soudain et je souhaitais à ce moment ne pas avoir bu de scotch. « Des noms. », dis-je.

Le Voyageur du temps leva un sourcil entaillé.

« L’an dernier vous m’avez donné des noms à propos de 2005 », expliquais-je. « Le genre de noms que les personnages revenus dans le passé auraient mis dans les journaux pour se retrouver dans le roman de Ken Grimwood. Donnez m’en plus maintenant. Ou, encore mieux, bordel de merde, dites moi de quoi vous parlez. Vous avez dit que ça n’avait pas d’importance. Vous avez dit que le fait que je sache ne changerait rien, pas plus que je ne peux changer le cours du Mississipi. Alors racontez-moi, nom de Dieu ! »

Il commença par me donner des noms. Alors que je les mettais par écrit, je repensais à des lectures récentes qui décrivaient l’enthousiasme avec lequel les Anglais de l’ère victorienne, les Européens et les Américains de la fin du XIXème siècle avaient célébré la naissance du XXème. Le soir du Nouvel An 1899, des toasts avaient été portés, en particulier au sein de l’élite intellectuelle, à la gloire de la technologie libératrice, à celle d’un imminent second Âge des Lumières de l’intelligence humaine, à la certitude d’un gouvernement mondial juste, à la fin de la guerre à jamais.

Au lieu de cela, quels noms aurait mis un Voyageur du Temps ou une pauvre victime du Replay dans l’édition du London Times, du Berliner Zeitung ou du New York Times du 1er janvier 1900 pour retrouver ses compagnons de voyage dans le temps ? Auschwitz, certainement, et Hiroshima et Trinity Site [16] et Hitler et Staline et …

La pendule de mon bureau sonna minuit.

Mon Dieu. Voulais-je entendre de tels mots à propos de 2006 et du 21ème siècle de la bouche du Voyageur du Temps ?

« Ahmadinejad », dit-il doucement. « Natanz. Arak. Bushehr. Ishafan. Bonab. Ramsar. »

« Ces mots ne veulent foutre rien dire pour moi », dis-je en les scribouillant phonétiquement. « Où sont-ils ? Que sont-ils ? »

« Vous le saurez bien assez tôt », dit le Voyageur du Temps.

« Vous voulez dire … quoi ? … les prochains dix ou vingt ans ? », demandais-je.

« Je veux dire les prochains quinze ou vingt mois à partir de maintenant », dit-il doucement. « Voulez-vous plus de noms ? »

Je n’en voulais plus. Mais je n’étais plus en mesure de parler à ce moment.

« Général Seyed Reza Pardis », entonna le Voyageur du Temps. « Shehab-Un, Shehab-Deux, Shehab-Trois. Tel Aviv. Aéroport International de Bagdad, base aérienne américaine Al Salem au Koweït, camp militaire américain Dawhah au Koweït, base aérienne américaine al Seeb U.S. airbase à Oman, base militaire et aérienne al Udeid au Qatar. Haifa. Beir-Shiva. Dimona. »

« Oh, merde », dis-je. « Oh, Nom de Dieu. » Je n’avais aucune idée de qui ou de ce que pouvaient être Shehab Un, Deux ou Trois, mais le contexte et la litanie suffisaient à me donner envie de vomir.

« Ce n’est que le début », dit le Voyageur du Temps.

« Est-ce que ça n’a pas débuté le 11 septembre 2001 ? », réussis-je à articuler de mes lèvres tétanisées.

L’homme borgne et balafré secoua la tête. « Les historiens de mon époque savent que ça débuta le 5 juin 1968 », dit-il. Mais ça n’a pas encore vraiment débuté pour vous. Pour aucun d’entre vous. »

Je réfléchis – Que diable s’était-il passé le 5 juin 1968 ? J’étais assez vieux pour m’en souvenir. J’étais alors à l’université. Je travaillais cet été là et … Kennedy. L’assassinat de Robert F. Kennedy. « Maintenant, à Chicago pour l’investiture ! ». Sirhan Sirhan. Le Voyageur du Temps essayait-il de me donner une sorte de théorie du complot embrouillé nulle à chier digne d’un film d’Oliver Stone ?

« Que… », commençais-je.

« Galveston », m’interrompit le Voyageur du Temps. « La Space Needle de Seattle. Le gratte-ciel de la Bank of America à Dallas. La Renaissance Tower à Dallas. Le Bank One Center à Dallas. Les 500 miles d’Indianapolis, à une heure et trente-trois minutes du début de la course. Le Bell South Building à Atlanta. La Pyramide TransAmerica à San Francisco… »

« Stop », dis-je. « Juste stop ».

« Le pont du Golden Gate », s’obstina le Voyageur du Temps. « Le Guggenheim à Bilbao. Le Nouveau Reichstag à Berlin. Le Royal Albert Hall, la cathédrale Saint Paul à Londres… »

« Fermez-la, merde ! », criais-je. « Tous ces monuments ne peuvent disparaître dans le reste du siècle, foutue Guerre du Siècle ou non ! Je n’y crois pas. »

« Mais je n’ai pas dit dans le reste du siècle », dit le Voyageur du Temps, sa voix cassée n’étant à présent plus qu’un murmure. « Je parle des quinze prochaines années qui vous attendent. Et j’ai à peine commencé. »

« Vous êtes cinglé », dis-je. « Vous ne venez pas du futur. Vous vous êtes échappé d’un asile quelconque ».

Le Voyageur du Temps opina de la tête. « Il y a plus de vrai là-dedans que ce que vous croyez », dit-il. « Je viens d’un lieu et d’une époque où vos petits-enfants et des centaines de millions d’autres dhimmis sont obligés d’écrire ‹ pssl[17] après le nom du Prophète. Ils portent des croix et des étoiles de David dorées cousues à leurs vêtements. Les Nazis n’ont pas inventé le port de l’étoile de David… le marquage et la mise à l’écart des Juifs dans la société. Les Musulmans faisaient cela il y a des siècles dans les pays qu’ils avaient conquis, en Europe et ailleurs. Ils raffineront le procédé et l’actualiseront, mais pas de manière plus clémente, dans les territoires qu’ils occuperont au cours des décades à venir pour vous.

« Vous êtes fou », m’écriais-je, debout. Je serrais les poings. « L’islam est une religion… une religion de paix… pas notre ennemie. Nous ne pouvons être en guerre avec une religion. C’est scandaleux. »

« Avez-vous lu le Coran et appris votre Sunna ? », demanda le Voyageur du Temps. « Il vous appartiendrai de le faire. Dhimma signifie ‹ protection ›. Et vos enfants et petits enfants seront protégés… comme du bétail. »

« Allez au diable ! », dis-je.

« En tant que dhimmi, votre impôt de capitation s’appellera la jizya », dit le Voyageur du Temps. Sa voix semblait soudainement très fatiguée. « L’impôt foncier que vous paierez parce que vous êtes un Infidèle, même si vous faites partie des Gens du Livre – Chrétiens et Juifs – se nommera kharadj. Ces deux impôts s’additionneront à vos aumônes obligatoires – la zakat. [18] La punition prévue pour celui qui ne peut payer, ou qui ne peut payer à temps, et qui est infligée par votre cadi local, ou juge religieux, est la mort par lapidation ou par décapitation. »

Je croisais les bras et détournais les yeux du Voyageur du Temps.

« Sous la charia – qui sera l’unique loi d’Eurabia – », poursuivit le Voyageur du Temps, « la valeur de la vie d’un dhimmi, la valeur de vos petits-enfants, n’est que la moitié de celle de la vie d’un Musulman. Juifs et Chrétiens valent un tiers du Musulman. Les Parsis indiens n’en valent qu’un quinzième. Devant un tribunal du Califat d’Eurabia ou du Califat Global, si un Musulman tue un dhimmi, un quelconque infidèle, il doit payer comme ‹ prix du sang › une amende qui n’excède pas mille euros. Aucun Musulman ne sera jamais emprisonné ou condamné à mort pour le meurtre d’un quelconque dhimmi ou même de plusieurs. Si les meurtres ont été commis sous les auspices du Jihad Obligatoire Universel, qui sera officiellement approuvé par la charia en 2019 de l’Ère Commune, tout paiement du prix du sang est abandonné. »

« Allez-vous en », dis-je. « Retournez d’où vous venez, où que ce soit ».

« Je viens d’ici », dit le Voyageur du Temps. « De pas très loin d’ici. »

« Foutaises », répondis-je.

« Vos ennemis se sont réunis et ont frappé, et continuent à frapper, et vous, les innocents de 2006 et d’au-delà, vous vous battez entre vous, déchirant vos propres entrailles, attribuant la responsabilité à vos frères, à vous-même, à vos institutions issues des Lumières – la loi, la tolérance, la science, la démocratie – alors même que vos ennemis se font plus forts. »

« Comment sommes-nous censés savoir qui sont nos ennemis ? », grommelais-je en me retournant. « Le monde est un endroit complexe. La morale est une chose complexe. »

« Votre ennemi est celui qui est prêt à donner sa vie pour vous tuer », dit le Voyageur du Temps. Vos ennemis sont ceux qui souhaitent votre mort et celle de vos enfants et de vos petits-enfants et qui sont prêts à se sacrifier eux-mêmes, ou a soutenir ces fanatiques qui se sacrifieront eux-mêmes, afin de vous voir détruits, vous et vos institutions. Vous n’avez pas encore compris ça, la majorité d’entre vous, américains et européens gras, endormis, suffisants et infiniment stupides. »

Il se leva et remis le verre à Scotch à sa place sur mon buffet. « A mon époque», dit-il doucement, « nous nous demandons comment vous pouvez ignorer une bonne partie d’un milliard de gens qui dit tout haut vouloir tuer vos enfants… ou qui excuse leur meurtre et s’en réjouit ? Et les ignorer alors que leurs actes cadrent avec leurs paroles ? Nous ne vous comprenons pas. »

Je ne m’étais toujours pas retourné pour lui faire face, mais je l’observais par-dessus mon épaule.

« Il semblerait finalement », continua le Voyageur du Temps, « que le monde ne soit pas un endroit aussi complexe que ce que votre bonté et votre largesse d’esprit ont voulu le croire. »

Je ne répondis pas.

« Thucydide nous a appris, il y a plus de vingt-quatre siècles – en comptant à partir de votre époque – que phobos, kerdos et doxa guident le comportement de tous les hommes », dit le Voyageur du Temps. La peur, l’intérêt personnel et l’honneur. »

Je fis semblant de ne rien entendre.

« Platon voyait le comportement humain comme un chariot tracté précisément par ces trois chevaux puissants et obstinés, un coup par ci puis un coup par là », poursuivit le Voyageur du Temps. Phobos, kerdos, doxa. Peur, intérêt personnel, honneur. Lequel guide pour le moment le chariot de votre nation, de vos alliés en Europe et de votre civilisation étonnamment précaire, Ô homme de 2006 ? »

Je fixais la bibliothèque plutôt que l’homme et espérais son départ, souhaitant qu’il s’en aille comme un gamin ensommeillé souhaite que s’en aille le monstre en dessous de son lit.

« Quelle combinaison de ces trois traits – phobos, kerdos, doxa – sauvera ou condamnera votre monde ? », demanda le Voyageur du Temps. « Laquelle pourrait vous ramener de ces vacances de l’Histoire – des responsabilités et des fardeaux de l’Histoire – dont vous vous êtes si généreusement dotés ? Vous, Européens férus de paix. Vous, Américains entichés de vos libertés civiques. Vous, Athéniens invertébrés, amoureux de votre propre sensibilité supérieure et prêts à entrer dans un conflit planétaire pour la survie de votre civilisation, alors que vous êtes trop timides, trop craintifs, … trop décents … pour être aussi impitoyables que vos ennemis. »

Je fermais les yeux, mais cela n’arrêta pas sa voix.

« Comprenez au moins qu’une telle décence disparaît rapidement lorsque vous enterrez vos enfants et vos petits-enfants », dit le Voyageur du Temps d’une voix rauque. « Ou lorsque vous les voyez souffrir en esclavage. Remettre à plus tard l’usage de la férocité contre une agression totalitaire ne fait que rendre le besoin ultérieur d’y recourir plus terrible encore. Des milliers d’années d’histoire et de guerres auraient du nous enseigner cela. N’avez-vous donc rien appris, bande d’idiots, d’avoir traversé le charnier que fut le XXème siècle ? »

J’en avais assez entendu. J’ouvris les yeux, me retournais, mis la main dans le tiroir supérieur gauche de mon bureau, et en sortis le révolver de calibre .38 que je possédais depuis vingt-trois ans et n’avais utilisé que deux fois, au champ de tir, peu après qu’il m’ait été offert.

Je le pointais sur le Voyageur du Temps. « Sortez », dis-je.

Il ne montra aucune réaction. « Voulez-vous plus que des noms? », demanda-t-il doucement. « Je vais vous donner plus que des noms. Je vous donne huit millions de Juifs morts en Israël – réduite en cendres – et bien d’autres en Eurabia et dans le monde. Je vous donne le continent Européen rejeté plus de 500 ans en arrière dans les tristes étangs des civilisations en guerre. »

« Sortez », répétais-je, pointant le révolver plus haut.

« Je vous donne un monde asiatique en plein chaos, un pourtour de Pacifique régenté par la Chine après le vide laissé par le retrait de l’Amérique – les ressources de cette nation étant pleinement dévolues à combattre, et peut-être à perdre, la Guerre du Siècle –, une Amérique du Sud et un Mexique abandonnés à la corruption et à l’apaisement, un Empire Russe renaissant qui a récupéré les républiques qu’il dominait dans le temps et davantage, et un Canada éclaté en trois nations haineuses. »

J’armais le pistolet. Le clic retentit très nettement dans la petite pièce.

« Nous parlions du besoin d’être impitoyable », dit le Voyageur du Temps. « Si vous ne pouvez comprendre cela de prime abord, vous apprendrez bien assez vite dans une guerre comme celle dont vous permettez la venue. Voulez-vous entendre la litanie des sanctuaires et des villes islamiques qui périront sous le feu des représailles nucléaires dans les décennies à venir ? »

« Sortez. », dis-je une dernière fois. « Je suis suffisamment impitoyable pour vous descendre, et par Dieu je vais le faire si vous ne sortez pas d’ici. »

Le Voyageur du Temps acquiesça de la tête. « Comme vous voulez. Mais vous devriez entendre deux derniers noms… celui du juge religieux Ubar ibn al-Khattab et de l’imam-recteur Ismail Nawahda de l’Université de la Nouvelle Al-Azhar de Londres, faisant partie de la Mosquée Dorée des 200.000 hommes du Nouveau Califat Islamique d’Eurabia. »

« Que me sont ces noms ou que leur suis-je ? », demandais-je. Mon doigt était sur la détente du calibre .38 armé.

« Ces dignitaires religieux faisaient partie du tribunal islamique qui condamna deux dhimmis à mort par lapidation et décapitation », dit le Voyageur du Temps. « Les dhimmis en question étaient vos deux petits-fils, Thomas et Daniel. »

« Quel fut… sera… leur crime ? », finis-je par réussir à demander après une longue minute. Il me semblait que ma langue était une bande de coton rêche.

« Ils sont sortis avec deux Musulmanes – Thomas alors qu’il était à Londres pour affaire, Daniel tandis qu’il était en visite chez sa mère vieillissante, votre fille, au Canada – sans s’être au préalable convertis à l’islam. Cela relève d’une partie de la charia, de la loi islamique, qui est appelée houdoud [19] et que nous connaissons pas mal à mon époque. Vos petits-fils ne savaient pas que ces jeunes femmes étaient musulmanes puisque toutes deux s’habillaient de vêtements modernes – violant ainsi les dures règles quant à la ‹ pudeur ›, au port du hijab, de leurs propres sociétés. Les filles, d’après ce que j’ai entendu, sont mortes aussi, mais pas sous une sentence de la charia. Pas houdoud. Leurs frères et pères les ont tuées. Meurtres d’honneur… Je pense qu’en 2006 vous avez déjà entendu l’expression. »

Si je le descendais, je devais le faire maintenant. Mes mains tremblaient un peu plus à chaque seconde qui s’écoulait.

« Bien sûr, la probabilité qu’une cour de justice islamique londonienne condamne vos deux petits-fils à mort pour des crimes commis si loin l’un de l’autre, à Londres et à Québec, est une coïncidence trop grande pour être crédible. », poursuivit le Voyageur du Temps. « Tout comme le fait que tous deux rencontreraient des jeunes femmes musulmanes sans savoir qu’elles l’étaient, et se retrouveraient à souper une seule fois avec elles, à la même époque, dans des villes si éloignées. Et Thomas était marié. Je sais qu’il pensait participer à un repas d’affaire avec une cliente. »

« Que… », commençais-je, le bras tenant le pistolet tremblant maintenant comme s’il était pris de tétanie.

Le Voyageur du Temps rit une dernière fois. « Les noms de tous vos petits-fils figurent sur des listes. Vous avez écrit quelque chose… vous écrirez bientôt quelque chose… qui vous vaudra, ainsi qu’à tous vos descendants, d’avoir vos noms sur leur liste. Y compris votre seul petit-fils survivant. »

J’ouvris la bouche mais ne dit rien.

« Selon leurs propres textes, que nous connaissons tous bien à mon époque », continua le Voyageur du Temps, « le Hadith de Malik 511 :1588 affirme que la dernière déclaration que Mahomet fit fut : ‹ Ô Seigneur, que périssent les Juifs et les Chrétiens. Ils ont fait des temples des tombeaux de leurs prophètes. Il n’y aura pas deux religions en Arabie. › Et il n’y en eut pas. Tous les Infidèles – Chrétiens, Juifs, autres – furent exécutés, convertis ou expulsés. Israël est en cendres. L’Eurabia et le Nouveau Califat en pleine expansion, absorbant ce qui restait des cultures âgées et faibles qui avaient un jour rêvé d’Union Européenne. La Guerre du Siècle est loin d’être finie. Deux de vos petits-fils sont maintenant morts. Votre petit-fils restant combat toujours, tout comme l’une de vos petites-filles survivantes. Deux de vos trois petites-filles vivent maintenant sous la charia, sous l’égide du Nouveau Califat. Elles sont des femmes voilées. »

Je baissais le pistolet.

« Profitez bien des derniers jours, mois et années de votre sommeil, Grand-Père », dit le vieil homme balafré. « Le réveil sonnera bientôt. »

Le Voyageur du Temps prononça trois dernier mots et disparut.

Je rangeais le pistolet – réalisant un peu tard qu’il n’avait jamais été chargé – et m’assis pour écrire ceci. Je ne pus. J’ai attendu ces trois mois avant de réessayer.

Oh, Seigneur, je souhaiterais qu’un visiteur indésirable m’éveille de ce rêve.

Ce n’étaient pas les horreurs de ses révélations concernant mes petits-enfants qui m’avaient le plus profondément ébranlé, qui m’avaient remué au plus profond de moi-même, mais plutôt les trois derniers mots du Voyageur du Temps. Trois mots auxquels tout Rejoueur ou voyageur du temps venant d’un siècle ou plus dans le futur qui serait parmi nous réagirait avec émotion ; trois mots que je ne partagerai pas dans ce récit ni ne compte jamais partager, au moins tant que tout le monde ne les connaît pas ; trois mots qui me tiendront éveillé la nuit pendant les mois et les années à venir.

Trois mots.

Sincèrement,

(Note : parmi les livres utilisés pour cet essai, The Peloponnesian War par Donald Kagan, The Book of War: 25 Centuries of Great War Writing compilé par John Keegan, While Europe Slept: How Radical Islam Is Destroying the West from Within par Bruce Bawer, Le Choc des Civilisations par Samuel P. Huntington, Civilization and Its Enemies: The Next Stage of History par Lee Harris, The Shield of Achilles: War, Peace, and the Course of History par Philip Bobbitt, et Replay par Ken Grimwood)


[i] 911: Numéro d’appel des services d’urgence aux USA

[2] Three Miles Island : île de Pennsylvanie dont le nom est associé à un accident qui s’est produit le 28 mars 1979, lorsque le réacteur de la centrale nucléaire TMI-2 a en partie fondu.

[3] Reaganomics : terme employé à la fois par les détracteurs du président Ronald Reagan et par ses supporters pour désigner la politique économique de ce dernier (en gros : stimulation de l’économie par des réductions d’impôts massives).

[4] Terri Schiavo : Américaine ayant sombré dans un état végétatif jugé irréversible et décédée après que le cathéter qui la nourrissait ait été débranché en mars 2005, suite à une longue procédure judiciaire.

[5] Ninth Ward : nom du quartier de la Nouvelle-Orléans le plus touché par les inondations de 2005 consécutives au passage de l’ouragan Katrina.

[6] Ray Nagin : Maire de la Nouvelle-Orléans au moment des inondations de 2005, et auquel plusieurs erreurs de gestion de la crise furent reprochées.

[7] Superdome : stade de la Nouvelle-Orléans dans lequel furent rassemblés plusieurs milliers de réfugiés lors des inondations de 2005.

[8] John Roberts : président de la Cour Suprême des Etats-Unis entré en fonction en septembre 2005.

[9] Il s’agit de baseball. Les White Sox n’avaient pas remporté une telle victoire depuis… 1917.

[10] Irving Lewis « Scooter » Libby : un avocat américain, secrétaire général du vice-président Dick Cheney et son assistant pour les affaires de sécurité nationale de 2001 jusqu’à sa démission le 28 octobre 2005, suite à son inculpation dans une affaire de fuites concernant la CIA.

[11] « Quod erat demonstrandum »: « Ce qui était à démontrer ».

[12] Garrison Keillor : auteur et humoriste américain, dont l’émission « A Prairie Home Companion » fut très populaire ; ses récits humoristiques furent par la suite publiés en livre. Ces histoires sont pleines de tendresse pour les personnages qui se veulent typiques des petites villes, dont Lake Wobegon est l’archétype.

[13] Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, Livre IV, LXV

[14] Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, Livre VI, XXIII

[15] NdT : pas tout à fait exact, tout au moins si l’on considère les dhimmis du passé. Bien souvent, ce sont les lois de la communauté à laquelle appartiennent les plaideurs qui s’appliquent. Les tribunaux musulmans n’interviennent que dans certains cas (parce que l’un des intéressés est musulman, ou que les plaideurs appartiennent à différentes confessions, ou en raison de la nature du litige ou de la gravité de l’infraction…). Pour plus de détails, voir Le Statut légal des non-musulmans en pays d’Islam, par Antoine Fattal.

[16] Trinity Site : lieu du Nouveau-Mexique où se déroulèrent les premiers essais nucléaires.

[17] pssl :Acronyme de « la Paix soit sur Lui », formule rituelle.

[18] NdT : ici aussi, si l’on s’en réfère aux communautés dhimmies du passé, ce n’est pas tout à fait correct.. La zakat n’est exigée que des musulmans, pas des dhimmis. Il est par contre exact que kharadj et zakat furent fréquemment cumulées : au départ, le kharadj n’était exigé que des dhimmis, mais, le nombre des conversions augmentant, les revenus de cet impôt diminuèrent en proportion ; il fut donc finalement exigé aussi des convertis. Pour plus de détails, voir Le Statut légal des non-musulmans en pays d’Islam, par Antoine Fattal.

[19] houdoud : désigne les peines « fixes » ordonnées par Allah dans le Coran pour châtier les coupables de certains crimes « graves » (fornication, banditisme, apostasie, consommation d’alcool…); il n’appartient donc pas au juge d’apprécier ces peines, de les modifier dans un sens ou un autre (aggravation ou atténuation), ni de leur substituer une autre sanction.