Traduction d’un article du New York Times (9 juillet 2006)

(Hat tip: Hugh Fitzgerald)

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Le prix de la mariée

Photographies de STEPHANIE SINCLAIR

Texte de BARRY BEARAK

Dans beaucoup de sociétés, parler de femme qui s’est mariée très jeune [1], cela évoque des amoureux impétueux, une échelle placée avec précaution sous une fenêtre de chambre à coucher, un baiser silencieux dans le clair de lune et un jeune couple cherchant comment se marier au plus vite. Mais ce n’est pas le cas partout dans le monde. En Afghanistan, une femme qui se marie très jeune, c’est la plupart du temps une enfant, une préadolescente, dont l’innocence a été promise à quelqu’un de plus âgé, et même de beaucoup, beaucoup plus âgé.

Le mariage y est fréquemment une transaction entre familles plutôt que l’union entre un homme et une femme consentants ; plus jeune est la mariée, plus élevée la somme qu’elle peut rapporter. Les filles sont des ouvrières précieuses dans un pays où on arrache sa survie à une pauvre parcelle de terre. Dans le foyer de ses parents, une fille peut labourer les champs, s’occuper du bétail et cuisiner les repas. Dans celui de son mari, elle est encore plus utile. Elle peut avoir des relations sexuelles et donner naissance à des enfants.

L’Afghanistan n’est pas seul à entretenir cette prédilection pour le mariage précoce. Il est difficile de mettre un chiffre sur le nombre d’enfants mariées dans le monde; là plupart vivent en des lieux où naissance, mort et autres étapes importantes de la vie ne sont pas enregistrées. Mais il y a des évaluations. Dans les pays en voie de développement, Chine exclue, environ une fille sur sept est mariée avant son 15ème anniversaire, selon les études faites par le Population Council [2], une ONG internationale.

Dans les états indiens géants du Rajasthan et de l’Uttar Pradesh [3], cette proportion est de 36% ; au Bangladesh, 37% ; dans le nord-ouest du Nigeria, 48% ; dans la région d’Amhara, en Ethiopie, 50%. Des dizaines de millions de filles ont des bébés avant que leurs corps ne soient assez matures, ce qui augmente la probabilité de décès liés à des hémorragies, des accouchements difficiles (par ex. obstruction du travail, le bassin n’étant pas encore correctement formé) et d’autres complications.

Les clichés saisissants pris par Stéphanie Sinclair de ces enfants-épouses me rappellent mes propres voyages dans ces contrées reculées à l’époque des Talibans, alors que plusieurs années de sècheresse avaient brûlé les ultimes ressources de millions d’indigents. Les pères étaient alors particulièrement enclins à marier leurs filles. C’était une façon de délivrer la fille de la faim – et éloigner au moins temporairement la famine du reste de la famille. Les jeunes garçons étaient livrés en servage avec le même pragmatisme douloureux. J’ai rarement vu quelque chose de plus déchirant que les larmes d’un enfant ainsi écarté.

La sécheresse a depuis passé, mais la pauvreté subsiste, de même que la coutume répandue des mariages précoces. Quelques Afghans utilisent volontiers leurs filles pour régler des dettes et pour apaiser des conflits. La polygamie est pratiquée. Un homme appelé Mohammed Fazal, 45 ans, a raconté à Sinclair comment les sages du village l’avaient engagé à accepter sa deuxième épouse Majabin, 13 ans, en lieu et place de l’argent du par le père de la jeune fille. Les deux hommes avaient joué de l’argent aux cartes tout en ingérant de l’opium et du hashisch.

Mais la pratique du mariage précoce découle tout autant d’une coutume fermement ancrée que des besoins financiers. La virginité de la fiancée est une question d’honneur. Les Afghans veulent épouser des vierges, et les parents préfèrent céder leurs filles avant que leur inconduite ou leur rapt n’amène la honte sur la famille et rende tout mariage impossible.

Malheureusement, il n’y a aucune donnée fiable concernant l’âge auquel les Afghans se marient. Les hommes ne sont d’ordinaire pas assez vieux pour être les pères ou les grands-pères de leurs femmes, mais de tels couples « Février-Septembre » sont loin d’être rares. Dans de tels mariages, l’homme est susceptible de regarder la différence d’âge comme un marché équitable, ses années d’expérience à lui contre ses années de fécondité à elle. Parallèlement, les souhaits de la jeune fille sont d’habitude ignorés. Son mariage mettra fin à ses possibilités de pouvoir s’instruire et vivre de façon autonome.

Le jour où elle assista aux fiançailles de Ghulam Haider, 11 ans, avec Faiz Mohammed, 40 ans, Sinclair prit discrètement la jeune fille à part. « Que ressens-tu aujourd’hui ? », lui demanda la photographe. « Rien », répondit la jeune fille déconcertée. « Je ne connais pas cet homme. Que suis-je censée ressentir ? »

[1] L’article anglais utilise l’expression « Child Bride », littéralement « épouse enfant ».

[2] http://www.popcouncil.org/francais/index.html

[3] Rajasthan : situé au nord-ouest de l’Inde, bordant la frontière pakistanaise ; Uttar Pradesh : situé au nord de l’Inde, bordant la frontière népalaise

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Cet article me laisse une impression mitigée : il a le mérite de rappeler cette institution terrible, mais, dans le même temps, me semble le faire d’une manière si froide et si peu critique… Il reste au lecteur à s’insurger (ou non). Admettons la méthode.

Voici donc quelques réflexions personnelles:

Je trouve l’introduction, qui associe l’expression « Child bride » à une sorte de Juliette, assez bébête, et ce n’est pas, moi, ce que l’expression m’évoque … mais bon, peut-être est-ce le cas dans le monde anglo-saxon.

Les statistiques concernant le « mariage précoce » me semblent mettre un peu trop vite tout dans le même panier : il est vrai que l’on se marie très jeune dans nombre de pays. Mais je vois pour ma part une différence entre un « vrai » mariage d’enfants (fille et garçons appartenant à la même génération ou à peu près, comme dans l’hindouisme) et un mariage « Février-Septembre », pour reprendre l’expression neuneu du journaliste (tel que reconnu et pratiqué dans les communautés islamiques, suivant le « bel exemple » de Mahomet et de la petite Aïcha). Les mariages arrangés me paraissent inacceptables, mais les mariages entre une gamine de 10 ans et un type de 50 ans me répugnent carrément.

Dès lors, mélanger les statistiques de contrées aux traditions et religions différentes (population hindouiste & minorité musulmane pour les états du nord de l’Inde, majoritairement musulmanes pour le Bengladesh et le nord du Nigeria, chrétienne & minorité musulmane pour la région d’Amhara) sans aucune donnée portant sur le « différentiel d’âge » entre les époux ne me paraît pas très pertinent ici…

La pauvreté… aah, la pauvreté. Que n’explique-t-elle pas, hein ? On fait des gosses à profusion, sans pouvoir nécessairement les nourrir, que l’on « case » dès que possible – pour les voir « pondre » une nouvelle génération de petits affamés au plus vite… Great. Et pis, vous comprenez, mon bon monsieur, on est pauvre, donc on ne saurait payer ses dettes de jeu « normalement »… Arrêter le jeu ? Vous n’y pensez pas !

A propos de la fille qui aurait amené la honte sur sa famille, soit en folâtrant imprudemment, soit à la suite d’un viol (pardon, un « rapt », c’est moins choquant je suppose), le journaliste nous informe gentiment que son mariage serait rendu impossible… Euh… oui, et dans bien des cas, c’est un euphémisme, la « culture » locale ayant tendance à pratiquer le « crime d’honneur ».

« La polygamie est pratiquée », nous dit-on. Bien sûr, et pourquoi ? Allez, un peu de courage, messieurs les journalistes… Cet assortiment « mariage de gamines à des vieux + polygamie + importance de la virginité sinon honte de la famille + la fille n’a rien à dire », que vous vous obstinez à couvrir des mots de culture et de coutume, cela n’évoque vraiment rien pour vous ? Plus clairement que « Child Bride » n’évoque Juliette ? Laissez-moi vous aider, c’est en 5 lettres, ça commence par I, se termine par M, et ça désigne une des « grandes » religions monothéistes. Non, vraiment, vous ne voyez pas ? Dommage. C’est bizarre, quand même, ce tabou… Amnesty International semble souffrir du même, quand sur un dossier de plus de 20 pages traitant de la violence contre les femmes en Turquie, on ne trouve nulle part le mot « islam » ou « musulman ». Non non, c’est la faute à la « coutume », à la « culture », à la « tradition ». Oh, on trouvera bien ci et là le mot « religion », mais employé de manière très vague. Surtout ne pas montrer du doigt, c’est impoli !

Si vous voulez lire un témoignage d’une autre « très jeune épousée » afghane, qui raconte l’après-mariage et comment elle s’en est tirée, voici l’histoire de Gulsoma. Et si vous voulez le récit du la vie quotidienne des épouses, enfants, frères et sœurs au sein d’une famille afghane, lisez « Le Libraire de Kaboul », d’Asne Seierstad, reporter norvégien ayant partagé la vie d’une famille relativement aisée vivant sous la coupe d’un despote relativement modéré… édifiant.

Bon, maintenant… voici quand même les photos prises par Stéphanie Sinclair, et leur légende.

S.Sinclair

Ghulam Haider, 11 ans, doit être unie à Faiz Mohammed, 40 ans. Elle avait l’espoir de devenir enseignante, mais fut forcée de quitter les cours lorsqu’elle fut fiancée.

S. Sinclair

En Afghanistan, certaines filles que l’on marie sont juste des enfants.

S. Sinclair

Famille et amis réunis pour célébrer les fiançailles de Ghulam. Le père de la future épouse, Mahmoud Haider, 32 ans, dit qu’il n’est pas heureux de céder sa fille à un si jeune âge, mais qu’il n’a pas le choix vu sa grande pauvreté.

S. Sinclair

Majabin Mohammed, 13 ans, assise à la gauche de son mari depuis six mois, Mohammed Fazal, 45 ans, accompagné de sa première épouse et de leur enfant.

S. Sinclair

Majabin fut donnée en tant que paiement de dettes de jeu.

S. Sinclair

Les filles sont des ouvrières précieuses dans un pays où on arrache sa survie à une pauvre parcelle de terre. Dans le foyer de son mari, une fille est encore plus précieuse. Elle peut avoir des relations sexuelles et donner naissance à des enfants.

S. Sinclair

Roshan Qasem, 11 ans, rejoindra la maisonnée de Said Mohammed, 55 ans, compose de sa première femme, leurs trois fils, et leur fille, qui a le même âge que Roshan.

S. Sinclair

Les hommes ne sont d’ordinaire pas assez vieux pour être les pères ou les grands-pères de leurs femmes, mais de tels couples « Février-Septembre » ne sont pas rares non plus.

S. Sinclair

Les souhaits de la jeune fille sont d’habitude ignorés, et son mariage mettra fin à ses possibilités de pouvoir s’instruire et vivre de façon autonome.

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EDIT: comme j’ai pu lire des gens qui “tiquaient” sur ma réflexion à propos d’Aïcha et Mo’, affirmant qu’elle était en fait probablement adolescente lorsqu’il l’a épousée ou bien arguant qu’ “autres temps, autre moeurs”, je vous propose d’aller faire un tour ici pour vous faire une idée des différentes hypothèses quant à son âge – personnellement, quitte à me fier à une source quelconque, je choisis les hadiths de Bukhari et Muslim qui font parler Aïcha elle-même – et qui racontent qu’elle avait 6 ans lors de leurs noces, et 9 ans lorsqu’elle rejoint sa maisonnée. D’autres traditions rapportent d’ailleurs qu’elle jouait parfois aux poupées avec le prophète – comportement d’une adolescente de l’époque? Peu crédible. Et pourquoi croyez-vous que l’Iran ait, sous l’ayatollah Khomeiny, abaissé l’âge légal du mariage des femmes à 9 ans?? “Autres temps, autres moeurs”?? On parle de l’Iran moderne, ici!!